Le Temps du Rêve : les origines du monde pour les Aborigènes
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Le Temps du Rêve : les origines du monde pour les Aborigènes

Au fil de nos visites à Sydney, nous en apprenons de plus en plus sur les Aborigènes. Leur culture, très différente de la nôtre, nous intrigue sous bien des aspects. Le musée d’art contemporain nous intéressait donc particulièrement pour y découvrir la création artistique actuelle des Australiens mais aussi des Aborigènes.

 

En ce moment, une exposition temporaire est installée au deuxième étage du bâtiment. Son titre, Today Tomorrow Yesterday, fait référence à deux conceptions différentes du temps qui passe, à savoir la linéarité du temps pour les civilisations occidentales et la cyclicité du temps dans la culture aborigène.

Stuart Ringholt, Untitled (Clock) 2014

 

Ce point qui nous semble universel et acquis – à savoir l’écoulement du temps – n’est en fait pas perçu de la même manière par tout le monde. Il existe deux conceptions différentes du temps qui passe : l’écoulement du temps linéaire et l’écoulement du temps cyclique.

 

La théorie de la linéarité du temps est essentiellement occidentale. Elle consiste à percevoir le temps avec un début, un milieu et une fin. En l’occurrence, le début correspondrait au Big Bang et la fin serait tout simplement la destruction de l’univers, même si de nombreuses théories s’affrontent encore à ce sujet.

La majorité des religions monothéistes suivent également cette façon de penser, parce qu’elle permet d’expliquer le passage de la vie à la mort. Pour les Chrétiens, le début du temps correspond alors à la Création du Monde, et la fin au Jugement Dernier.

Il n’y a aucun retour en arrière possible, le temps passe et suit son cours. La linéarité du temps permet ainsi de montrer l’évolution du monde et ses transformations comme irréversibles.

 

A l’inverse, le temps est perçu comme cyclique par de nombreuses civilisations anciennes, dont les Aborigènes. Selon la théorie de la cyclicité, le temps est éternel, il n’a ni début ni fin, il ne consiste qu’en la répétition infinie de cycles.

Selon cette perspective, on ne peut pas non plus revenir en arrière et remonter le temps, mais on peut revivre des cycles similaires : les jours, les mois, les années, les saisons, etc. Ces cycles immuables amènent un retour plus ou moins long face aux mêmes situations. Par exemple, pour les Bouddhistes le temps est cyclique dans le sens où après la mort, l’âme se réincarne pour commencer une nouvelle vie.

 

Les Aborigènes d’Australie conçoivent également le temps de manière cyclique et éternelle. Leur culture est fondée sur ce qu’ils appellent le « Temps du Rêve » (dreamtime ou dreaming en anglais, Tjukurpa en langue anangu). Il faut savoir que les Aborigènes ne dissocient pas espace et temps. Ces deux notions sont liées. Le Temps du Rêve est une sorte d’espace hors du temps, dans lequel passé, présent et futur coexistent. C’est un concept très complexe qui explique les origines du monde et sur lequel se base toute la culture aborigène. On compte près de 500 tribus aborigènes en Australie, chacune ayant sa propre langue et ses propres mythes, ce qui complexifie encore plus la chose ! Vous pouvez le voir sur la carte ci-dessous.

 

Australian Museum, Sydney – Aboriginal Australia

 

Pendant le Temps du Rêve, la terre est noire, sans vie. Puis les esprits des ancêtres s’éveillent, sortent de la terre et façonnent le monde, créent le relief et la vie. En partie humains, ils en éprouvent les passions et s’adonnent donc à la chasse, à la guerre, s’aiment, s’entretuent, etc. C’est pendant leur sommeil qu’ils rêvent des événements à venir et, par leur puissance psychique, qu’ils modèlent le monde lors de leurs voyages. Le Temps du Rêve est un temps de transformation dans le sens où le monde se métamorphose et où tous les éléments qui le composent sont liés. Ainsi, une plante peut devenir un animal, un animal un homme ou une femme, etc.

Pour Barbara Glowczewski, ethnologue et anthropologue spécialiste des Aborigènes d’Australie, le Temps du Rêve n’est pas un « temps historique » mais plutôt un « temps de métamorphose ». Selon elle, « c’est un temps dynamique mais de transformation ».

Lorsque les ancêtres eurent modelé le monde et que les transformations furent accomplies, ils se retirèrent d’où ils étaient venus et retournèrent dans la terre. Malgré tout, les Ancêtres ont laissé une partie de leur force vitale dans chaque élément qu’ils ont créé. Ainsi, chaque chose possède une part de cette force primitive, c’est pourquoi les Aborigènes considèrent que leurs vies sont liées à tout ce qui les entourent et vivent en communion avec la nature. Pour eux, un clan ne possède pas de territoire mais fait partie de la terre.

 

Il est dit que chaque événement du Temps du Rêve laisse une trace sur terre. La nature est modelée par les actions des ancêtres et donc tout ce qui existe aujourd’hui dans la nature et la culture trouve son origine dans le Rêve. N’importe quel élément est un rêve en soi et est connecté à d’autres éléments et donc d’autres rêves. On aura par exemple le rêve du sable, le rêve des abeilles, le rêve des dingos, etc. Les rêves forment donc un maillage complexe qui recouvre toute l’Australie.

 

Les Aborigènes se repèrent dans le temps grâce aux itinéraires suivis par les ancêtres dans le Rêve. Ainsi, la géographie de l’Australie est liée à un nombre grandiose de personnages et d’événements du dreamtime. Les voyages des ancêtres sont transmis au travers des gravures, danses, chants, cérémonies et symboles d’une génération à l’autre.

 

Lors de notre voyage, nous avons vu à plusieurs reprises des œuvres représentant des épisodes du Temps du Rêve.

Dans l’Océan Yarrinya, la baleine Mirinyungu est chassée par ses propres frères, esprits humains. Elle s’échoue sur la plage où les esprits des hommes découpent son corps à l’aide de couteaux. Réalisant qu’ils ont mangé leur propre frère, ils jettent les couteaux dans l’océan, où ils se transforment en récifs terriblement tranchants et dangereux. Ici, l’artiste a peint des formes sculpturales qui sortent de la surface pour suggérer les courants de la mer ainsi que la baleine.

 

Barayuwa Mununggurr, Manbuynga 2015

 

Dans le parc naturel royal de Sydney, nous avons pu observer des gravures qui racontent une autre histoire, celle de la baleine Burriburri. Durant le Temps du Rêve, quelques ancêtres veulent trouver une meilleure terre où chasser. Pour se déplacer, ils ont besoin d’un canoë, mais le plus grand canoë, appelé mudyeri, est gardé par la baleine Burriburri. Pour les aider, l’étoile de mer Gunmargan tente de distraire Burriburri en se plaçant sur sa tête pour lui retirer les parasites autour de ses oreilles. Ainsi, la baleine ne peut pas entendre les hommes voler le canoë. Avec un tentacule, Gunmargan clapote dans l’eau pour imiter le bruit du canoë. Après un moment, Burriburri finit par se rendre compte que le canoë n’est plus là et aperçoit les esprits naviguant au loin. De rage, la baleine s’en prend à l’étoile de mer, la réduisant presque en miettes. Gunmargan tombe au fond de l’eau sur le sable. Encore aujourd’hui, les étoiles de mer ont l’air déchiqueté à cause de cette attaque et ne sortent plus de l’eau. Burriburri est également blessé à la tête mais part tout de même à la poursuite des voleurs du canoë. La colère lui fait rejeter de l’eau dans l’air à travers sa blessure : aujourd’hui encore, les baleines expirent de l’air par un trou dans la tête. Après plusieurs jours de navigation, les ancêtres finissent par atteindre le rivage et laissent le canoë sur la plage. L’un d’entre eux, Galu la Grue, est tellement content d’arriver qu’il se met à danser dans le canoë, mais il troue le canoë avec ses pieds ! Voyant l’embarcation endommagée, il la rejette dans l’eau. Le canoë devient alors Ganangang (Windang Island) près du lac Illawarra. Burriburri arrive quelques temps plus tard et entreprend de retrouver son canoë. Cette errance à la recherche du canoë près de la côte du New South Wales n’a jamais trouvé de fin et est devenue le Wayagar, la migration des baleines que l’on peut toujours observer aujourd’hui.

 

 

Royal National Park – Jibbon Aboriginal Engravings – Poissons

 

Bref, vous l’aurez compris, le Rêve a une place prépondérante dans la culture aborigène. Seulement, dans le langage aborigène, ce que les Anglais ont traduit par Dreamtime a une signification plus large : le rêve correspond au temps de transformation créateur de vie, mais aussi aux itinéraires suivis par les Ancêtres, aux héros qui ont emprunté ces itinéraires sous différentes formes et aux totems. Les totems correspondent à l’identité des héros (humaine, animale ou végétale) transmise aux clans.

 

Le Temps du Rêve est toujours accessible aujourd’hui pour des besoins spirituels. C’est un temps perpétuel, qui n’a pas de fin. Etant donné qu’il explique les origines de tout, le Rêve constitue la Loi, un ensemble de règles et de principes qui régissent le mode de vie des Aborigènes. Lorsque les Anglais ont débarqué en Australie, ils ont découvert une civilisation qu’ils ont considérée comme primitive, peu évoluée sur le plan matériel. La vie des Aborigènes est en réalité basé sur un autre aspect : la spiritualité.

 

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