De Pékin à Paris, en trois mois et sans avion

De Pékin à Paris, en trois mois et sans avion

Relier Pékin à Paris sans avion, c’est un beau projet. Tout débute en mai 2018. Voilà bientôt deux mois que nous sommes au Vietnam et nous avons déjà un an de voyage en Australie derrière nous. Nous voulons maintenant passer quelques mois en Asie du Sud-Est mais nous savons qu’il faut réfléchir au retour. L’argent n’est pas un puits sans fond et même si nous avons toujours eu tendance à nous laisser porter au hasard des rencontres sans tenir compte du temps, rentrer en France doit être préparé. Nous n’avons pas du tout envie de prendre un avion depuis un pays d’Asie directement vers Paris ; retour trop facile pour les baroudeurs que nous commençons à être. Et depuis longtemps nous trotte dans la tête l’idée du retour en Transsibérien, la célèbre voie de chemin de fer qui traverse la Russie.

C’est donc naturellement que nous envisageons ce projet un peu fou, en autant de temps qu’il nous faudra pour le faire. Nous lisons beaucoup de récits de voyageurs en ligne. La plupart organisent leur voyage depuis Paris, avec l’aide d’agences touristiques qui s’occupent des différents visas, billets d’avions et de trains. Tous, ou presque, prennent un avion depuis Paris vers Moscou, puis le train de Moscou à Oulan-Oude sur un itinéraire prédéfini, enfin la portion du train Transmongolien qui va d’Oulan-Oude à Pékin, en traversant la Mongolie. Le retour se fait en avion depuis Pékin vers Paris. La plupart des agences préconisent un voyage de deux à trois semaines. A force de recherches, nous nous rendons compte que les témoignages de voyageurs au long cours ayant pris l’itinéraire inverse, par eux-mêmes, en passant par les frontières terrestres, ne sont pas du tout courants.

On se rend compte qu’aller de Pékin à Paris sans avion est bien plus facile à dire qu’à faire. En mai 2018, alors au Vietnam, nous n’avons évidemment pas les visas dont nous avons besoin. Pourtant nous nous lançons dans l’aventure. Petit retour en arrière…

Visas

Nous avons donc pour optique de traverser la Chine, la Mongolie et la Russie. La première source de problème est que nous envisageons de demander les visas de ces pays depuis des pays d’Asie qui ne sont pas connus pour leur grande efficacité administrative. En d’autres termes, tout est à l’image des rues dans ces pays pauvres : un sacré bordel. De surcroît, ces pays ne sont pas fournis en ambassades et consulats très ouverts et organisés, comme peut l’être la France.

La meilleure solution est donc de faire chaque chose en son temps et de demander le visa chinois au Cambodge. Si jamais nous l’obtenons nous demanderons les visas mongol et russe ultérieurement.

Le visa chinois

Obtenir le visa chinois est finalement assez simple pour nous. Nous avions lu des articles sur la montagne de papiers officiels à communiquer aux ambassades chinoises. Et nous avions assez peur de nous faire refouler pour dossier incomplet.

Nous passons donc par un bureau touristique privé situé à Phnom Penh, capitale du Cambodge, qui va s’occuper d’absolument tout. Nous ne savons pas les arrangements que ce bureau a avec l’ambassade de Chine, mais c’est moyennant quelques billets et une photo d’identité qu’il nous délivre notre Visa chinois quelques jours plus tard.

Je me souviens du moment amusant où nous entrons dans l’échoppe d’un photographe cambodgien pour lui demander des photos d’identité : les yeux étonnés des clients, le sourire mi amusé-mi éberlué du photographe et la prise des clichés dans l’arrière-boutique, sur fond d’un vieux drap blanc système D.

Le visa mongol

Pour la Mongolie, les choses se corsent. Si la France est le 3ème pays du monde en termes de représentation diplomatique avec 160 ambassades, ce n’est pas le cas de la Mongolie qui n’en possède que 32. Il est par exemple impossible d’obtenir le visa mongol au Cambodge et en Malaisie, deux pays de notre itinéraire. Nous ne pouvons pas non plus demander le visa à Pékin car nous envisageons déjà de laisser notre passeport au consulat de Russie en Chine la dizaine de jours requis pour nous voir décerner le visa russe.

Dans la Cité-Etat de Singapour, nous trouvons une ambassade mongole qui accepte de délivrer le visa sans trop de complications. C’est un vrai soulagement.

Une fois notre dossier complété et donné à l’ambassade, le temps d’attente doit être d’une semaine. Or nous ne voulons pas rester aussi longtemps à Singapour tant le coût de la vie y est cher. Heureusement le système étant bien fait, il nous suffit de payer plus cher pour obtenir le visa rapidement.

C’est trois heures seulement après dépôt que l’ambassade nous rappelle nous disant que le visa est prêt et que nous pouvons venir chercher notre passeport.

Le visa russe

Un mois et demi plus tard, nous arrivons à Pékin, point de départ de notre projet de retour. Il nous manque le visa russe essentiel. Et c’est là que les choses se compliquent vraiment.

A l’image de ce pays très fermé, le visa russe est certainement l’un des plus difficiles à obtenir. Sauf que nous ne nous simplifions pas la tâche car nous le demandons à Pékin, capitale d’un des pays policiers les plus contrôlés du monde et dont les manquements à la démocratie font couramment la une de la presse internationale.

Obtenir le visa russe d’une durée d’un mois est très compliqué. Il faut montrer un billet d’entrée sur le territoire et un billet de sortie du territoire. En effet, nulle possibilité de choisir la date du visa. Celui-ci commence à la date où votre avion arrive et se termine quand votre avion s’en va. Il faut aussi présenter l’itinéraire prévu avec les hôtels dans lesquels nous allons dormir, sans parler d’une « invitation à entrer sur le territoire » délivrée par un organisme touristique russe et qui doit présenter cet itinéraire. Le visa russe n’est délivré que pour un voyage bien précis. C’est très sérieux et organisé. Difficile d’aller au hasard dans ce cas-là.

Pour nous qui voulons rentrer en Russie avec un billet de bus local acheté au dernier moment en Mongolie et qui n’avons pas encore prévu de sortie, ça commence mal. Et en plus, nous ne voulons pas non plus aller à l’hôtel mais dormir chez l’habitant. Disons qu’on ne se facilite pas la tâche.

Heureusement, de nombreuses entreprises proposent des services de création de « faux ». Une agence nous délivre un vrai-faux billet d’avion : une réservation réellement effectuée à notre nom puis annulée après obtention du visa. Une agence agréée par le gouvernement nous vend une vraie invitation mais pour un faux itinéraire. Et grâce à Booking.com, nous faisons des réservations d’hôtels tout le long d’un parcours fictif ; réservations que nous avons ensuite annulées sans frais. Pour l’anecdote, afin d’obtenir le visa nous disons que nous passerons dans certaines villes dans lesquelles nous n’avons finalement même pas mis le pied.

Nous devons nous présenter au « Russian Visa Center » avec une photocopie de chaque document. Nous ne voulons pas pour autant tout organiser et nous comptons sur tous ces faux. Nous faisons donc le choix de ne présenter qu’un faux billet d’avion de sortie (Saint-Pétersbourg/Tallinn), mais pas de billet d’entrée. Nous ne savons pas exactement quand nous allons arriver en Russie. Nous espérons aussi que la logique l’emporte : montrer que le but est de sortir et donc de ne pas rester cachés dans le pays…

Avec nos dossiers finalement complets, nous arrivons à 10h au centre des visas. La salle est déjà pleine et nous prenons un numéro dans la file d’attente. Nous attendons près de quatre heures avant de passer individuellement en entretien préalable. Les agents ne parlent que chinois ou russe et n’ont pas du tout l’habitude de recevoir des étrangers.

Malheureusement, c’est un refus initial : notre dossier n’est pas validé parce que nous ne présentons pas de billet d’entrée. Une bataille s’engage. Il nous faut parler, expliquer, argumenter, attendre pendant de longs moments durant lesquels on ne comprend pas ce qu’il se passe, puis recommencer.  Au bout d’une longue heure de discussion, le point des entrées/sorties semble validé.

Pour moi un autre point complique la chose. Ayant un nom d’usage – nom facultatif qui n’est pas mon nom de famille, système propre à la France – les noms inscrits sur mon passeport et sur mon visa chinois (celui délivré au Cambodge) sont différents. Les agents ne comprennent pas quel est mon vrai nom et me refusent à nouveau le visa. Ils ne cessent de communiquer avec le consulat. Car si le centre des visas réceptionne et pré-valide les dossiers, c’est le consulat qui donne son avis final. C’est après de longues parlementations avec la seule dame qui baragouine quelques mots d’anglais que le consulat accepte de garder nos dossiers et nos passeports pendant dix jours pour étude approfondie. Le dépôt du dossier aura pris pas loin de 10 heures. Mais nous ne sommes alors pas du tout assurés d’obtenir tous les deux le visa.

Et c’est avec une pointe d’appréhension, passée cette longue semaine d’attente, que nous voyons le visa russe collé sur nos passeports. Nous pouvons souffler. Et aux prochains qui voudrons demander le visa russe à Pékin : bon courage !

Money Money Money

Pendant ce voyage de retour une autre difficulté se présente dès le départ : la gestion de l’argent et des changements de monnaie. La manière dont nous nous y sommes pris est presque comique quand on y repense.

A Datong, grâce au partenariat entre ma banque française et une banque chinoise, nous décidons de retirer une très grosse somme d’argent d’un coup que nous utiliserons pendant plusieurs mois, et que nous échangerons au fur et à mesure de notre avancée.

En effet, les frais de change lorsqu’on retire aux distributeurs des banques sont pharamineux (10 % au Vietnam), mais ce partenariat franco-chinois me permet de retirer à taux zéro. Ensuite, nous prévoyons de trouver des petits comptoirs urbains qui pratiquent des taux très réduits. Nous avons toujours réussi à nous en sortir avec des pertes minimes et c’est ce que nous comptons faire entre Chine, Mongolie et Russie.

Nous partons donc de Chine avec près de 8 000 Yuans en liquide (1 050 Euros) et nous comptons les changer au fur et à mesure. A la frontière sino-mongole, je décide d’échanger une partie du pactole en quelques 1 370 000 Tugriks mongols au niveau du comptoir de change de la douane, et d’attendre Oulan-Bator pour changer le reste. Or nous ne trouvons plus aucun bureau de change dans le reste de la Mongolie. Une vraie tuile.

C’est après coup en nous documentant que nous comprenons qu’il est très compliqué de changer des Yuans chinois en Mongolie, ou alors en prenant rendez-vous avec une banque locale. Une vraie galère. Qu’à cela ne tienne ! La Chine est une des plus grandes puissances mondiales, nous n’aurons donc pas de mal à changer nos Yuans chinois en Russie… C’est tout du moins ce que nous pensons avec conviction en quittant Oulan-Bator.

Nous quittons donc la Mongolie avec 4 500 Yuans et 800 000 Tugriks en étant convaincus qu’il y aura un bureau de change à la frontière russe.

Quelques kilomètres avant le poste de douane, une femme monte à bord de notre bus et propose d’échanger des Tugriks en Roubles russes. Nous sommes méfiants, il vaut mieux l’être quand il s’agit d’argent, et flairons l’arnaque. Nous ne lui donnons que les derniers petits billets qui traînent au fond de nos poches pour voir ce qu’elle va nous rendre. Mauvaises langues que nous sommes, elle nous rend le montant exact en Roubles, sans aucun frais. C’est surprenant mais rien de perdu pour le moment.

Un peu plus tard, immense surprise ! Aucun bureau de change à la frontière. Impossible de changer notre argent. Nous attendons donc l’arrivée à Oulan-Oude pour tout changer. A la descente du bus, nous tombons des nues : aucun bureau de change et les banques de la ville russe ne prennent que les Euros et les Dollars.

Nous arrivons donc en Russie avec 4 500 Yuans, 750 000 Tugriks et aucun Rouble. Impossible de changer cet argent inutile et impossibilité de payer l’hôtel du soir. Nous « perdons » donc près de 800 euros sur notre budget prévisionnel, ce qui devait nous permettre de voyager au moins le mois à venir. Grâce au soutien familial et en retirant au distributeur de billets, nous nous en sortons au final plutôt bien.

Même si le Transmongolien est plutôt touristique et traverse trois pays, il n’est pas possible de changer les monnaies n’importe où. Il semblerait pourtant logique de pouvoir changer des Yuans chinois conservés depuis Pékin à l’arrivée du train deux jours plus tard à Oulan-Oude, en Russie. C’est ce dont j’étais absolument convaincu. Et bien non ! Alors mieux vaut être prévenu et prendre ses précautions.

Au milieu de la Russie, nous réussissons à échanger 260 000 Tugriks et 1000 Yuans à une voyageuse qui va dans le sens inverse du nôtre. Mais nous avons malgré tout près de 600 euros en monnaie étrangère inutilisable.

Nous ne trouvons aucun bureau de change à Moscou ou Saint-Pétersbourg et c’est finalement à Tallinn, en Estonie, qu’une bijouterie accepte nos yuans contre des euros, et à taux zéro ! Cependant, elle ne prend pas la monnaie mongole.

Nous l’avons lu depuis, le Tugrik mongol est une monnaie tellement insignifiante sur le plan international qu’il est en fait quasiment impossible de l’échanger en dehors du pays. A Paris, seul un bureau de change accepte cette monnaie mais à un taux de change exécrable qui nous ferait perdre pas loin de 100 euros.

J’écris cet article un an et demi après avoir quitté la Mongolie et nous avons toujours 540 100 Tugriks en attente d’utilisation. Peut-être pour nous inciter à y retourner, qui sait…

Nos 540 100 Tugriks

Nos 540 100 Tugriks

Bus Train et Frontière

Depuis Pékin

Après 10 jours à visiter l’incroyable Pékin et la section de la Grande Muraille de Chine de Jinshanling, nous décidons de rejoindre la ville de Datong, 350 kilomètres à l’ouest.

Au départ, nous voulions emprunter le Transmongolien. Nous réalisons pourtant très vite le coût excessif des trains en Chine. Nous décidons donc de prendre des bus locaux, beaucoup moins chers et beaucoup plus aventureux.

Je précise que nous n’utiliserons pour le reste du voyage que des bus et trains locaux ; nous n’aurons jamais recours à des taxis ou transports touristiques.

Il convient donc de trouver la bonne gare routière (il y en a une dizaine à Pékin) et de monter dans le bon bus (quand c’est écrit en mandarin, et uniquement en mandarin, ce n’est pas si simple). C’est également depuis la gare routière de Datong que nous rejoignons en une dizaine d’heures à travers les steppes de la Mongolie intérieure, région autonome chinoise, la ville de Erlian, à la frontière sino-mongole, 450 kilomètres au nord.

J’ai un grand souvenir de la gare routière insalubre de Datong, de ses toilettes où la crasse et les déjections humaines me percutent l’œil et les narines de dégoût, des guichetiers qui ne veulent pas nous décrocher un sourire, des hommes mi-vendeurs mi-vagabonds qui nous présentent des panneaux recouverts de signes chinois et qui nous hurlent agressivement dessus parce que nous ne les comprenons pas, des gens qui rotent, de ceux qui crachent ou crient au téléphone… A vivre !

Entre Chine et Mongolie

Après une courte nuit dans la ville fantomatique d’Erlian, nous nous apprêtons à passer la frontière sino-mongole. Nous savons d’avance que ça va être très long. Les frontières entre les ex-pays communistes sont réputées pour être très délicates à passer. Nous n’allons pas être déçus.

Nous prenons un bus qui doit nous emmener de l’autre côté de la frontière, dans la ville mongole de Zamyn-Üüd, à seulement 10 kilomètres à vol d’oiseau. Après près de deux heures d’attente dans le local de la compagnie de bus, nous partons pour quelques kilomètres jusqu’au poste-frontière chinois. Nous stoppons tous les 50 mètres. Des soldats chinois rentrent dans le bus et contrôlent nos passeports avant de nous laisser descendre pour passer la frontière à pied. Le bus et nos bagages sont inspectés.

Nous attendons une heure et faisons la queue au milieu des Mongols et des Chinois. Nous sommes évidemment les seuls étrangers et détonnons dans l’assemblée.

Le poste frontière Chinois d’Erlian

Des agents de douane chinois contrôlent nos passeports (ils ne sourient pas du tout), y appliquent les tampons de sorties, et nous pouvons quitter la Chine. Nous attendons à nouveau près de trente minutes. Nous reprenons le bus pour 500 mètres afin de franchir la frontière physique. Des soldats chinois inspectent le bus avant sortie définitive. Des soldats Mongols prennent le relais et inspectent les passeports avant entrée. C’est long. Le processus se répète à la douane mongole et nous sommes enfin habilités à entrer en Mongolie après une heure d’attente et quelques contrôles supplémentaires.

Nous arrivons à la gare routière de Zamyn-Üüd quatre heures après avoir quitté celle d’Erlian, 10 kilomètres au sud.

Cette ville est aussi le départ de la section mongole du Transmongolien. Les prix des billets de train vers Oulan-Bator achetés directement au guichet de la gare défient toute concurrence. C’est donc de nuit, dans une cabine de quatre personnes, en compagnie de deux Mongoles que nous allons traverser le désert de Gobi et les immenses étendues des steppes du sud de la Mongolie.

A bord du Transmongolien

Entre Mongolie et Russie

Après un mois de découverte de la Mongolie, notre visa arrive à expiration. Nous devons passer en Russie. Dans une optique de vivre l’aventure à bas coût, nous évitons le train touristique et les wagons première classe, et nous optons encore une fois pour le bus.

Nous partons de la gare routière de Dragon Tov à l’ouest d’Oulan-Bator, dans un vieux bus roulant au gaz et tout droit sorti d’un film russe des années 60. Nous nous rappellerons de cette route longtemps tant elle fut chaotique, et c’est après six heures de route pour 350 kilomètres que nous arrivons à Altanbulag, la ville frontière mongole. Nous nous arrêtons une heure dans un restaurant routier histoire de nous restaurer et nous nous rendons vers le poste frontière.

Le poste de frontière mongol d’Altanbulag

Dans la queue entre Mongolie et Russie (photo volée normalement interdite)

Nous constatons immédiatement du niveau de sécurité. Nous voyons les barbelés tout le long de la frontière, le no man’s land et les miradors de surveillance. Nous sortons d’abord assez rapidement de Mongolie, nous traversons la frontière physique au ralenti et nous arrivons à la douane russe. L’ambiance est bien différente. Comme un mois plus tôt entre la Chine et la Mongolie, des soldats inspectent nos passeports. Ils nous parlent toujours en Russe et ne font aucun effort lorsqu’ils voient que nous ne les comprenons pas. L’attente est très longue. Le bus, monté sur un rail, est inspecté sous toutes les coutures. Nos sacs passent aux rayons X. Nous-mêmes passons individuellement devant des agents qui nous scrutent, regards froncés et antipathiques, comme passés au scanner. Ce n’est vraiment pas le moment de sourire ; d’ailleurs rien ne pousse à rire tant l’atmosphère est stricte et pesante. Le passage de la frontière prend près de trois heures.

Et nous remontons dans le bus en direction de Oulan-Oude, à 250 kilomètres, ville qui fait la jonction entre le Transsibérien et le Transmongol. A l’état des routes, des infrastructures et des villages traversés, nous voyons directement la différence entre la Mongolie, plutôt pauvre, et la Russie beaucoup plus riche.

Au final, et comme à chaque fois que nous décidons de passer d’un pays à un autre, il faut compter une journée entière et savoir user de patience. Nous sommes partis d’Oulan-Bator vers 6h du matin et nous sommes arrivés à Oulan-Oude autour de 18h. Douze heures de bus pour 600 kilomètres. Notre record personnel.

En Russie

En Russie, nous expérimentons différents modes de transport : quelques bus et mini-bus locaux afin de rejoindre des sites naturels ou touristiques, un ferry pour aller sur l’île d’Olkhon, un peu d’auto-stop aux alentours de la ville de Perm.

Dans un bus à Irkoutsk

Mais c’est principalement le Transsibérien que nous utilisons pour traverser la Russie d’est en ouest. A la différence de l’Orient-Express, le Transsibérien n’est pas un train. C’est le nom de la voie de chemin de fer qui traverse la Russie. Sur le Transsibérien, le long des 9000 kilomètres qui séparent Moscou et Vladivostok, circulent au quotidien plusieurs dizaines de train.

Chaque voyageur s’arrête à la gare qu’il décide, et il y en a 990 au total, ce qui laisse un grand nombre de possibilités.

Tout cumulé, nous passons près de quatre jours et cinq nuits dans six trains différents pour parcourir les 6 300 kilomètres qui séparent Oulan-Oude de Saint-Pétersbourg. Le plus court trajet, entre Vladimir et Moscou, est de trois heures. Le plus long, entre Irkoutsk et Omsk, de deux jours.

Train du Transsibérien en gare de Moscou

Billet de Transsibérien : Oulan-Oude/Irkoutsk

De la Russie à Paris : la fin du voyage

Après un mois de balade en Russie, il est temps de rejoindre l’Europe. Nous envisageons un moment de passer par l’Ukraine ou par la Biélorussie mais pour des raisons de complications géopolitiques quant aux passages des frontières, nous préférons prendre un bus entre Saint-Pétersbourg et Tallinn, en Estonie.

La partie nord de la frontière entre la Russie et l’Estonie est le fleuve Narva. Le principal point de passage se fait au niveau des villes russe d’Ivangorod et estonienne de Narva. Nous avons notre billet de bus acheté la veille et nous avons peur d’être embêtés pour ne pas avoir respecté le faux billet d’avion présenté à l’origine pour obtention du visa. Tout se passe finalement bien. Le poste frontière russe se trouve d’un côté de la rivière. Le bus, nos affaires, nos passeports sont inspectés et les militaires russes sourient toujours aussi peu. Mais nous commençons à être habitués.  

Nous quittons la Russie en traversant le fleuve et rentrons en Europe dans la ville estonienne de Narva. C’est beaucoup plus fluide et rapide. Nous sommes Européens et n’avons pas besoin de montrer patte blanche. Même si nous sommes encore loin de chez nous, c’est une sensation étrange de retrouver l’Europe et l’euro après près de deux ans d’absence.

Après quelques jours à Tallinn, nous traversons les pays baltes pendant une très longue journée de bus et arrivons en Pologne. Nous visitons Varsovie, Cracovie et Wroclaw avant de changer de pays et de rouler vers Prague pour plusieurs jours.

Nous rejoignons enfin la France après une nuit complète de bus. Une nuit mémorable en position semi-assise, entrecoupée d’arrêts intempestifs, d’allumage de lumière et de « Munich, 10 minutes d’arrêt » hurlé au micro. Le combo parfait pour une nuit blanche et un retour en France très fatigués. Mais heureux d’un projet accompli sans trop d’accrocs.

Entre Pékin et Paris, ce sont en finalité 12 000 kilomètres que nous avons parcourus, en trois mois, à bord de sept trains, neuf bus et zéro avion.

Chez les nomades de Mongolie

Chez les nomades de Mongolie

Il est 20h00 du soir. Il fait nuit noire sur Tsenkhermendal. Deux semaines plus tôt, un bus local nous avait déposés au bord de la route, devant l’un des restaurants de ce village perdu à 3h30 à l’est d’Oulan-Bator. Enfin, peut-on parler d’un village quand il ne s’agit que d’une dizaine de restaurants alignés le long de l’unique route bitumée qui relie la capitale mongole au reste du pays ? Disons qu’il s’agit plutôt d’un relais routier où les seuls visiteurs sont des conducteurs de passage, désireux de manger une soupe de mouton et de boire un verre de thé au lait avant de reprendre le volant. Nous avons atterri dans le restaurant de la famille d’Oyuna qui nous loge et nous nourrit en échange de quelques heures de travail quotidien.Voilà deux semaines que nous sommes en volontariat, et nous testons ce nouveau mode de voyage hors des sentiers battus, à la découverte de l’autre. Mais ce soir est un soir particulier. Il est 20h et nous attendons Tsegui et Bagui, deux amis d’Oyuna ; deux nomades qui vont nous accueillir quatre jours chez eux, au milieu des steppes mongoles.

S’enfoncer dans la nuit…

Nous entendons le vrombissement du moteur du véhicule qui va nous emmener. Nous sortons avec nos affaires et tombons sur une minuscule Hyundai remplie à ras bord de vivres, d’outils, de draps et d’affaires en tout genre.

Tsegui, toute souriante, nous serre la main, enchantée de nous rencontrer. Elle est habillée comme pour la ville, pantalon et pull chamarré, et porte des boucles d’oreilles. Bagui est un homme bedonnant et très souriant, en pantalon et bottes crottés. Il s’affaire à remplir la voiture de nos sacs et des quelques nourritures offertes par Oyuna.
Nous grimpons dans la voiture. Une odeur âcre de gaz flotte dans la carlingue et nous partons en pétaradant. Après trois kilomètres, le véhicule sort de la route et plonge le long du bas-côté sur une pente de gravier à peine perceptible, et nous nous enfonçons dans la nuit.

Il n’y a plus aucune lumière à l’horizon. Nous sommes dans le noir absolu. Seules les deux phares jaunes du bolide éclairent à dix mètres devant nous. Bagui s’arrête soudain. Une masse sombre nous barre le chemin, long serpent noirâtre. Une rivière qu’il faut traverser. Bagui respire un bon coup et s’élance. La voiture avance au milieu du cours d’eau et atteint la berge opposée sans difficulté. Le système au gaz n’aime pas l’eau. Le moteur tousse et manque de s’arrêter. Bagui rétrograde et la voiture repart de plus belle, comme si rien ne s’était passé.
Le trajet dure plus d’une heure. Nous franchissons deux autres rivières. Bagui fait de furieuses embardées pour éviter de gros cailloux. La voiture saute dans tous les sens, et nous aussi à l’intérieur, ballotés par l’état déplorable du chemin. Après près de 70 kilomètres d’effort, Tsegui nous annonce que nous ne sommes plus très loin. Nous ne voyons rien tant la nuit sans lune est sombre. La voiture s’enfonce de plus belle, roulant dans un champ boueux, évitant nids-de-poule et ornières profondes.

Nous nous arrêtons enfin. Nous y sommes. Le moteur souffle profondément, comme si l’air venait seulement de ré-atteindre ses poumons après dix minutes d’apnée. Dans la nuit, à la lueur des phares restés allumés, nous voyons une yourte. Max, un énorme chien poilu, vient nous renifler et nous saute dans les bras, tout excité de n’avoir vu personne de la journée.

Tsegui veut d’abord nous montrer les toilettes. Nous marchons une cinquantaine de mètres dans le noir. Les phares s’éteignent soudainement et nous ne voyons plus rien. La nuit nous submerge. La vraie nuit, profonde, pesante, sans source lumineuse. Le ciel étoilé est plus intense qu’à n’importe quel autre endroit. Nos yeux s’habituent à cette obscurité et des millions d’étoiles apparaissent et brillent sans que leur lumière ne nous atteigne. Plus fou encore, la voie lactée s’étend d’un bout de l’horizon à l’autre, arc de cercle parfait et séquence impossible à observer ailleurs que dans ces zones les plus reculées du monde. A notre gauche, nous entendons des moutons qui semblent être en grand nombre. Nous marchons entre les bouses de vache qui jonchent le sol. Et nous arrivons aux toilettes qui ne sont constituées que d’un trou creusé dans le sol entouré par trois parois de rondins de bois en guise de protection visuelle. Sensation d’un saut dans le passé. Plus tard, il faudra les retrouver.

Deux yourtes pour le prix d’une…

 

Nous revenons sur nos pas et rentrons dans la yourte du couple. Cette maison qui semble ridiculement petite de l’extérieur est en fait assez spacieuse une fois que nous sommes dedans. Deux lits, des seaux et quelques ustensiles entourent une petite table et un poêle à bois, essentiel pour chauffer le lieu et faire la cuisine. Bagui y insère des bûches et des bouses de vache toutes sèches. Le repas est assez sommaire : quelques légumes, des morceaux de viande, du pain, du yaourt caillé et du Tsai, sorte de thé noir au lait salé.

Le repas passe, nous digérons lentement, un peu groggys par le voyage. Tsegui et Bagui ne parlent pas anglais et c’est par gestes qu’ils nous invitent à remettre nos manteaux et à remonter dans la voiture. Nous ne comprenons pas vraiment ce qu’il se passe. Nous roulons à nouveau au milieu des steppes pendant presque trente minutes. Puis nous arrivons au bord d’une seconde yourte. Bagui active un nouveau feu dans le poêle central et la chaleur se diffuse agréablement. Nous nous mettons à l’aise, en tailleur sur les tapis et décidons d’offrir nos cadeaux : des chocolats et une bouteille de vodka que nous avons ramenés pour le couple. Ce que nous ne savions pas c’est qu’il est de tradition locale de finir les cadeaux dès la première nuit. Et c’est gaiement que Bagui nous sert des verres de vodka pure, les uns après les autres. Nous ne pouvons plus en avaler tant elle est forte mais il faut pourtant la finir. Après quelques nouvelles rasades, bien imbibés, nous entamons une partie d’osselets, jeu mongol traditionnel.

Et c’est ensuite que nous allons nous coucher. Tous les deux, serrés sous des duvets, sur un lit simple au cadre de métal. Tsegui et Bagui se couchent sur le lit simple qui est posé de l’autre côté de l’unique pièce.

Tsegui et Bagui : semi-nomade…

Il est aux alentours de 6h lorsque la lumière du jour naissant s’infiltre dans la yourte depuis le trou zénithal. Les dernières braises du poêle fument encore.

Nous nous levons immédiatement pour découvrir ce paysage que nous n’avions pas vu la veille au soir. Tsegui fait chauffer de l’eau pour un thé matinal puis sort s’occuper du fourrage des bêtes. Bagui est déjà en train de couper du bois. Nous baissons la tête pour passer la petite porte basse de l’habitation.

Et là, stupéfaction au milieu de nulle part. Au cours de nos vingt mois de voyage, nous en avons vu des milieux de nulle part. En fait, notre globe en est criblé. Partout, des « bout du monde ». Mais alors là, c’est sans pareil.

La yourte entourée d’enclos à bétail en bois est posée sur la pente naissante d’une colline. Autour de nous, le paysage vallonné et désertique se déroule à perte de vue, à des kilomètres à la ronde.

Des arbres décharnés poussent ici et là, tous secs et solitaires. A quelques encablures, un mont plus haut que les autres est entouré d’arbres rassemblés en forêt. En contrebas coule une rivière. Le paysage de fin d’automne est jaune, orange, ocre et marron. L’herbe est rase, brûlée par le gel nocturne. Les premières lumières du jour donnent une teinte rougeoyante à la nature. L’impression de sérénité est puissante. Nous sommes estomaqués par ce paysage hors du commun et peinons à croire ce que nous sommes en train de vivre.

Petite particularité, les enclos sont construits en bois et consolidés de bouses de vache séchées.

Nous reprenons rapidement la voiture pour retourner à la première yourte, celle où nous avions mangé le soir précédent. La petite Hyundai passe au milieu des champs, dans de véritables bourbiers que nul n’emprunterait par chez nous avec un si petit véhicule. Nous arrivons à la rivière qui serpente entre les monts. Elle est littéralement gelée et ce sont les roues de la voiture qui cassent la glace peu épaisse.

Tsegui et Bagui sont en fait des semi-nomades. Ils possèdent quatre yourtes qui ne bougent jamais d’emplacement et se situent à quelques kilomètres à vol d’oiseau les unes des autres, et chacune est utilisée à une saison différente. Nous arrivons justement au moment où le changement de yourte va s’opérer. C’est encore celle d’automne qui est utilisée pour les travaux de jour mais nous dormons dans la yourte d’hiver que Tsegui s’apprête à décorer pour la période d’hibernation.

Une journée bien rythmée

 

Mais la journée doit commencer. Le couple de Mongols a du pain sur la planche. Après un copieux petit déjeuner composé principalement de pain et d’öröm, de la crème grasse de lait, saupoudrée de sucre, la journée de travail commence. Les nomades de Mongolie ne pratiquent aucune sorte d’agriculture, la terre est bien trop aride pour ça.

Les Mongols sont un peuple d’éleveurs de bétail, et notre charmant couple perpétue la tradition. Il se partage avec une autre famille un troupeau de chèvres et de moutons d’environ deux cents têtes, une cinquantaine de vaches et de veaux, ainsi que deux chevaux utiles pour les travaux d’élevage.

Le troupeau d’ovins est relâché dans la steppe. Les animaux s’éloignent de quelques kilomètres mais restent toujours ensemble. Les hommes perchés sur leurs chevaux, et à l’aide du chien Max, galopent après les bêtes pour les diriger. Nous aurons d’ailleurs à plusieurs reprises l’occasion de courir derrière les chèvres et les moutons pour les rassembler et les ramener vers le camp.

Les femmes s’occupent des bovins. Nous constatons d’ailleurs que les tâches sont bien réparties suivant les sexes. Tsegui habille Cannelle en Mongole et l’amène avec elle pour traire les vaches. Pas plus d’un litre par femelle n’est prélevé chaque matin, pour la consommation personnelle et quotidienne de la famille ; le reste du lait revient au petit veau qui tête librement sa mère.

Il semble impossible pour Tsegui de me laisser traire une vache, moi qui suis un homme. La femme ne s’occupe que de Cannelle qu’elle prend sous son aile, telle sa fille de quelques jours, et se désintéresse totalement de moi. Nous apprécions encore plus de ne pas être dans un circuit touristique aux activités programmées mais de nous retrouver, hasard du voyage, avec de vrais nomades qui respectent encore à plein les traditions de cette vie reculée.

Une chèvre s’est blessée à la patte. La pauvre bête souffre mais il est impossible de la porter chez un vétérinaire. Il faut donc abréger ses souffrances. J’ai la grande surprise d’assister Bagui dans la mise à mort de l’animal, son éviscération, le nettoyage de tous ses organes et de sa peau. Cette dernière est d’une grande valeur et deviendra du cachemire : tissu précieux dont les peuples Mongols sont les principaux producteurs.

Je tiens même les pattes avant de la chèvre au moment où Bagui racle l’intérieur de la peau ouverte pour récupérer le sang. Rien de se perd au milieu des steppes.

Au déjeuner, nous dégustons les tripes soigneusement nettoyées et bouillies dans l’eau. De la rate aux intestins en passant par l’estomac, le foie et tous les organes communs aux mammifères, rien ne nous est épargné. Nous testons ces mets bruts et non assaisonnés, nous grimaçons à l’odeur et aux goûts puissants. Tsegui sourit, Bagui est hilare, tous deux compatissants. Nous n’aurons pas le loisir de goûter la viande de chèvre que nous verrons pendues en train de sécher pendant trois jours à l’armature de la yourte.

Chaque matin, Tsegui s’occupe de traire les vaches avant de confectionner plusieurs produits à base du lait frais : une espèce de beurre crémeux et même des petits palets de yaourts qu’elle fait sécher sur le toit de la yourte. Ses activités se font principalement autour du camp. Bagui, quant à lui, tue les animaux, prépare la viande et part souvent dans les steppes pour rassembler les troupeaux ou chercher du bois. L’après-midi est plus calme.

De temps en temps, le couple conduit la voiture près de la rivière et y remplit des bidons, unique ravitaillement en eau possible.

 

Le jour tombe vite et nous apprécions de nous retrouver dans la yourte qui agit comme une bulle protectrice au cœur d’un environnement peu accueillant. La chaleur du poêle peut être intense dans cette maison de bois et de peau. Rien ni personne ne vient jamais troubler cette sérénité propice à la méditation et au repli sur soi. Dans les croyances nomades, les esprits des ancêtres sont présents dans le feutre qui recouvre la yourte et servent à protéger ses occupants du monde extérieur.

A notre arrivée à Oulan-bator, trois semaines plus tôt, nous avions été hébergés par une famille vivant dans une yourte dans le quartier de la capitale réservé aux anciens nomades devenus sédentaires. Nous avions remarqué qu’une corde partant du trou zénithal de la yourte pendait à l’intérieur et venait s’entrelacer dans les solives de bois composant le toit. Chez Tsegui et Bagui nous avons retrouvé cette corde recouverte de feutre. Nous pensions au départ qu’il s’agissait d’un élément servant à la construction de la yourte. C’est Tsegui qui nous a permis de comprendre que les ancêtres présents dans le ciel rentrent dans la yourte via le trou et se répandent dans le feutre du toit grâce à cette corde.

Les monts sacrés qui nous entourent, les arbres où vivent les ancêtres et les sources magiques sont essentiels pour les nomades. Ils font partie d’une vie précaire mais d’une richesse sans limites. A quelques encablures de la yourte d’hiver, nous aurons d’ailleurs l’occasion d’enlaçer un arbre magique et de demander aux ancêtres chance et prospérité.

Nous passerons quatre jours très identiques au premier. C’est le troisième jour que nous décidons de gravir le mont sur les pentes duquel repose le campement d’automne. La pente est raide et la montée s’avère difficile. Arrivés au sommet, nous rencontrons le petit cairn sacré que nous retrouvons au sommet de chaque colline et nous pouvons constater à quel point les yourtes sont perdues au milieu de l’immensité des steppes arides. Le point de vue est époustouflant.

Tsegui et Bagui vont nous adopter comme leurs enfants et nous faire de nombreux cadeaux. Nous apprendrons que nous sommes en fait les premiers Occidentaux à être accueillis par ce couple, d’où cette incroyable hospitalité. Nous en gardons le souvenir d’un sentiment de rareté et d’unicité comme nous n’en avons que rarement vécu. Le dernier matin, nous nous habillons même d’un deel et d’une robe traditionnels, souvenir photographique d’une vie.

Une vie rythmée dans le silence…

 

Le silence qui règne dans les steppes est ahurissant.  Depuis, j’ai fait maintes fois le test de me taire. Il y a toujours une voiture qui vrombie au loin, une horloge qui cliquette, un voisin qui murmure. Au fond du désert australien, il y avait toujours un oiseau piaillant, le souffle du vent, un bois qui craque. Je n’ai jamais vécu un silence comme celui que j’ai vécu dans les steppes de Mongolie. Au troisième soir, à deux cents mètres du campement, je me suis tu. Tout à coup, je n’entendais plus rien. Le soleil se couchait, aspergeant le sol, les montagnes et les arbres d’une couleur orangée puissante et saturée. Un troupeau trop lointain pour faire parvenir ses bêlements à moi, une faune absente, un vent inexistant. Aucun bruit. Un silence lourd dans les oreilles. Très difficile à définir. Comme si la nature toute entière mourait en attente de la résurrection du matin suivant. Sans aucune autre forme de définition littérale : un silence absolu. Les nomades respectent leur nature, leur temps et ce calme assourdissant qui rythment leur vie.

Les nomades parlent peu, ou alors par gestes. Ils s’observent, se saluent de la tête, se sourient, vident un verre de vodka en se regardant, vivent au présent. Parfois, dans la nuit, un rire vient troubler la pesanteur du silence. Et c’est beau.

Moment serein par excellence fut cette chevauchée au coeur des steppes, Cannelle seule sur son fier destrier, style I’m a poor lonesome cowboy !

Projet E.C.H.O

Projet E.C.H.O

Cleaning Up Cambodia!

S’il y a bien un élément récurrent en Asie que l’on ne voit jamais sur les photos de voyage c’est bien la pollution plastique. Oui, dis comme ça sans préambule ça peut paraître étonnant. Je mets pourtant au défi quiconque aura voyagé en Asie du Sud-Est de me dire qu’il n’aura pas vu de plastique. Le Vietnam, le Cambodge ou encore l’Indonésie sont de véritables dépotoirs, d’immenses décharges à ciel ouvert.

Comme beaucoup de locaux nous l’ont précisé, la tradition séculaire était d’emballer ses aliments dans des feuilles de bananiers, de palmiers ou des morceaux d’écorce. Ses emballages totalement naturels étaient ensuite jetés par-dessus l’épaule sans problème pour l’environnement.

Le développement dans ces pays s’accompagne aussi d’un afflux plastique sans contrôle ni limites. Tout est emballé, tout est abondant : des pailles au sacs plastiques unitaire pour chaque fruit acheté. Ces pays très pauvres n’ont pourtant aucun système de poubelles urbaines, de tri sélectif ou encore de recyclage. Chaque objet plastique est lui aussi jeté par terre sans culpabilité aucune. La photo de couverture montre les tas de déchets devant le marché central de Phnom Penh, l’un des sites les plus touristiques de la capitale.

Et après nous sommes censés consommer de la viande…
L’horreur plastique

Face à cette horreur plastique, certains tentent des actions pour endiguer le flux. Celle que nous avons vue se trouve à Kampot dans le sud du Cambodge. Toute récente, elle s’intitule « Project E.C.H.O. ».

Le Projet

E.C.H.O signifie Educational Conservational Housing Opportunities. Si la traduction française est compliquée, on peut néanmoins comprendre avec ces quatre termes – “éducation”, “conservation”, “construction de maisons”, “opportunités” – l’essence du projet. Je vous invite à consuler leur page Facebook riche en photos : E.C.H.O

Il s’agit pour les fondateurs de créer des matériaux de construction, principalement des briques, à partir de matières recyclées. A terme, il s’agit de créer suffisamment de briques pour pouvoir en offrir à des collectivités et construire des écoles.

.Les fondateurs sont deux anglais, Joe et Bib, qui ont entre 30 et 40 ans. Au départ ce sont deux camarades qui étaient installé sur l’île de Koh Rong, à l’ouest de Kampot, et qui géraient deux bars. Joe est à l’origine Barman et DJ. Avec Bib ils ont vu un Cambodge pollué et dévasté par un mauvais tourisme et par une population qui n’a pas conscience du danger du plastique. Ils ont mûri leur projet pendant deux ans avant de finalement vendre leurs deux business, se déplacer à Kampot, acheter un terrain sur lequel se trouve une maison, et lancer le projet en avril 2018.

Joe et Bib n’ont aucune formation de technicien, de constructeur ou autre. Ce sont juste deux mecs qui veulent faire leur part pour la protection de la planète. Ils se disent d’ailleurs « autodidactes de la brique ».

Les actions

Nous avons rencontré Joe dans Kampot. Il nous avait rejoint avec son petit tuk-tuk bleu électrique.Avec son véhicule, il sillonne la ville et se rend quotidiennement dans les 45 commerces, hôtels et restaurants avec qui il est en contact pour récupérer bouteilles en verre, éléments et emballages plastiques. A chaque fois que sa cariole est pleine, il ramène sa cargaison dans son terrain qui est à 10 kilomètres du centre. Ce tuk-tuk électrique, lorsqu’il est chargé à bloc, ne permet que trois aller-retours de la ville vers le terrain ce qui n’est pas suffisant. Il va être agrémenté de panneaux solaires pour lui permettre de rouler toute la journée.

Le Tuk Tuk électrique (photo de la page Facebook)

Nous avons visité le terrain le lendemain. Deux mois après le début du projet, le lieu est sans dessus-dessous. Des tas de plastiques, de verres, de bouchons, de bouts de fer débordent de partout. Quatre jeunes volontaires sont au travail sous un hangar ouvert. S’y trouvent une bétonnière, de nombreux établis, des outils en tout genre, des presses, des tas de sable ; le tout dans le désordre.

Le terrain
Le hangar sans dessus dessous
Les tas de matière à recycler
du plastique, du verre…

A droite du hangar, quelques lignes de briques au sol montrent l’emplacement d’un futur bâtiment en construction.

Les futurs bâtiments

Concrètement lorsque les matériaux arrivent sur le site, ils sont traités pour être recyclés. Les étiquettes papiers et plastiques, les bouchons et capsules sont retirés des bouteilles.

Le verre est broyé dans une simple bétonnière à l’aide de chaînes et de boules de pétanque. Le système est extrêmement artisanal et doit être contrôlé au bruit et surveillé constamment afin d’obtenir la grosseur de verre souhaitée.

Sont réalisés trois niveaux de poudre de verre : des gros morceaux qu’on peut ajouter au ciment des piscines par exemples, des petits morceaux pour les briques et de la poudre de verre.

Bétonnière
outils pour réduire le verre en poudre

Après deux mois d’ouverture, leurs expériences portent principalement sur l’adjonction du verre en miette aux briques. Il n’est pas possible pour le moment de créer des briques 100% recyclées ; il s’agit donc de trouver les bonnes consistances et les bons dosages pour avoir des briques résistantes. Des dires de Bib, le projet E.C.H.O est le seul au monde à avoir tenté de créer des briques avec 45% de verre recyclé. Les résultats ne sont pourtant pas concluants car les briques restent très friables. D’autant plus que l’atelier est très rudimentaire et n’est recouvert que de simples bâches de plastiques qui ne permettent pas aux briques de sécher rapidement. Ils sont donc en mesure pour le moment de créer des briques de terres résistantes et poreuses auxquelles ils rajoutent 20% de verre recyclé et veulent continuer les tests.

Briques à 45%, friables
Briques à 20%

Ils ont néanmoins imaginé une forme nouvelle de brique. Celles-ci sont creusées de deux trous dans lesquels on place des tiges de bambous et qu’on comble de ciment. Pour Joe et Bib, les tests sont trop peu concluants pour pouvoir se passer totalement de ciment et de béton. Néanmoins avec le système des tiges de bambous créant un treillis central, les murs sont d’une résistance extrême. Les briques sont aussi bardés d’encoche permettant un meilleur positionnement.

Projets à long terme et crowdfunding

A plus ou moins long terme, Joe et Bib souhaitent continuer les expériences et pouvoir se passer totalement de ciment à base de sable. Ils souhaitent créer des briques avec 80% de matière recyclée.

Le rendement est aujourd’hui de 200 briques par jour. Leur volonté est de passer à 1000 briques quotidiennes. Toutes les 20 briques, ils souhaitent en conserver une qu’ils offriront pour la construction d’école, soit 5 à 10% de leur production.

Les autres briques sont prévues pour être vendues et permettre des rentrées d’argent et un développement toujours plus important du projet. Les deux fondateurs n’imaginent pourtant pas encore pouvoir vivre de cette activité.

En parallèle, ils souhaitent construire deux salles pour accueillir les publics scolaires et les former à la protection de l’environnement. Joe est bien conscients que c’est au travers de l’éducation des jeunes générations que pourra être endigué cette pollution plastique sans limites. Ils ont d’ailleurs publié un petit livret intuitif et formateur intitulé : « don’t waste your waste ». Ces salles d’accueil sont donc plus que nécessaires. Celles-ci sont en construction mais Bib n’est pas satisfait du fait que les premières lignes sont des briques de terre, ce qui va à l’encontre même de leur idée de briques recyclées.

Même s’ils comptent sur des volontaires du monde entier qui viendront les aider gratuitement, les deux acolytes sont confrontés à un vrai problème financier. Les objectifs ne peuvent être atteints que s’ils peuvent changer les machines obsolètes et avoir de meilleurs ateliers et laboratoires. Sans cet argent, il est vain de penser que 1 000 briques par jour sont possibles lorsque on voit qu’ils émiettent le verre dans une vieille bétonnière rouillée.

Un projet de financement participatif a donc été lancé. L’objectif financier à atteindre étant de 25 000$ : https://www.gofundme.com/cleaning-up-cambodia

Cet argent doit servir à acheter :

Une déchiquetteuse à plastique, un nouveau tuk-tuk électrique, une presse chauffante, une presse hydraulique, un broyeur à verre, un broyeur de sol, un tamis, un générateur à bio diesel, des outils de construction, plusieurs ateliers et établis couverts pour les machines et les travailleurs.

Une initiative d’avenir

Heureusement que des actions comme celle-ci existent et que des hommes sont assez courageux (ou fous peut-être) pour les lancer. Le Cambodge est complètement recouvert de plastique. Nous sommes néanmoins très heureux d’avoir rencontrés les deux acolytes qui ne veulent qu’oeuvrer, altruistement, pour un changement.

A l’heure qu’il est, Joe et Bib n’ont récolté que 2300£ des 19 000 nécessaires.

WP-Backgrounds Lite by InoPlugs Web Design and Juwelier Schönmann 1010 Wien