Les capitales historiques du Vietnam

Les capitales historiques du Vietnam

Au Vietnam, il y a huit sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Deux sites sont naturels, les six autres sont culturels et mixtes. Nous en avons visité quatre répartis sur la côte du pays. Il s’agit de quatre villes ou anciennes villes qui ont eu un rôle dans l’histoire du Vietnam.

Ces quatre sites sont d’anciennes capitales politiques et économiques, devenus aujourd’hui les lieux d’un tourisme important.

Quelles sont leurs histoires ? Que peut-on y voir ? Comment s’y déroule la visite ? Retour d’expérience.

 

 

DESCRIPTION

 

A l’opposé des trois autres sites que je vais présenter, Hoi An n’a jamais été capitale du Dai Viet. Si vous souhaitez des informations sur l’histoire générale du Dai Viet puis du Vietnam, vous pouvez vous reporter aux trois parties de l’article Vietnam : un brin d’histoire.

Hoi An était le plus puissant port marchand du royaume de Champa qui rayonna dans toute l’Asie du Sud-Est et jusqu’en Europe dès la fin du XVIe siècle et jusqu’à son absorption par le Dai Viet au XIXe siècle.

Hoi An est située en bord de rivière et conserve son plan du XVIIIe siècle. Une grande avenue traverse la ville parallèlement à la rivière et de nombreuses rues et venelles créent un réseau de liaison perpendiculaire à cette avenue principale.
Le long de ces rues, et principalement le long de l’artère centrale, 1107 maisons à pans de bois se tiennent toujours debout, serrées les unes contre les autres. Si leur armature est de bois, les murs sont en terre et en brique. Ces maisons ont la particularité d’avoir des toits en tuiles rouges, ainsi que de nombreux motifs traditionnels sculptés en bois sur les devantures.

 

La rue principale de Hoi An

 

Les maisons sont totalement ouvertes et conservent les marques de fonctionnalité portuaire. On peut les traverser de part en part car elles sont ouvertes sur la rue et sur la rivière, meilleur moyen de circulation des marchandises.

 

Maison marchande entre rue principale et rivière

 

Dernier élément remarquable, Hoi An conserve plusieurs ponts dont le fameux pont pagode japonais du XVIIIe siècle. On peut d’ailleurs trouver partout dans la ville ce mélange d’influences séculaires entre les peuples marchands : Champas, Chinois, Japonais, Vietnamiens puis Européens.

 

Le pont pagode japonais

 

C’est pour son état de conservation quasi intégral et pour ce caractère unique en Asie du Sud-Est que Hoi An a été classée au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1999.

 

VISITE

 

La visite de Hoi An permet une déambulation totale dans les ruelles, ce qui est assez agréable, et dès l’instant qu’on évite les touristes et qu’on lève la tête, on peut apercevoir quelques petites merveilles sculptées.

Parce qu’en effet, toute médaille a son revers et celui de l’UNESCO est l’intense flux touristique dans la ville.

Les rues sont souvent encombrées de monde et principalement de groupes qui les sillonnent en file indienne afin de rejoindre les différents pôles touristiques, tous pris d’assaut.

Le plus emblématique est le pont pagode japonais qui, en heure d’affluence, est une horreur à traverser. Le plus intéressant est de se lever très tôt pour aller le voir, ou d’attendre tard le soir.

L’autre problématique liée au tourisme est que chacun espère un profit de cette manne. Il n’y a donc plus vraiment de maison qui conserve son rôle portuaire ancestral. Les cafés, restaurants, hôtels, boutiques de souvenirs et de vêtements à destination des touristes s’enchaînent dans toute la zone protégée par l’UNESCO.

Quand arrive le soir, des milliers de lanternes de toutes les couleurs, tendus de part et d’autre de la rue principale, illuminent le ciel. De même des promenades en barque sont possibles sur la rivière. Contre quelques dollars, les touristes sont invités à déposer sur l’eau un lampion de papier flottant avec une bougie en son centre. L’effet est magnifique c’est certain. Les lumières qui englobent la ville n’ont néanmoins rien d’authentique et ne sont qu’un produit créé pour le tourisme.

 

La rue aux lanternes

 

En se baladant au matin, les lampions flottants qui n’ont pas coulé viennent s’échouer sur les berges et recouvrent un peu plus les déchets et les boîtes en polystyrène jetés directement dans la rivière par les restaurateurs.

Le bâtiment du marché qui est plusieurs fois centenaire, et qui se trouve au cœur de la zone UNESCO, est un véritable dépotoir. Il y a très peu de poubelles de ville et nous ne comprenons pas que les gestionnaires puissent laisser les abords de la ville dans un tel état de saleté.

 

Les quais de la zone UNESCO, derrière les restaurants

 

BILAN

 

Hoi An est une très belle ville qui possède un charme indéniable et quasi unique en comparaison des villes que nous avons pu voir en Asie.

Cependant, les maisons et le plan de la ville qui sont à l’origine du classement UNESCO semblent passer au second plan. Elles sont cachées derrière un attirail touristique qui croule sous le monde.

 

 

DESCRIPTION

 

L’ancienne capitale historique d’Hoa Lu se situe au nord du Vietnam, 100 km au sud d’Hanoï, au sein du complexe paysager de Trang An qui est classé à l’UNESCO depuis 2014.

Trang An est un bien mixte qui comprend une série de monts karstiques. On parle d’ailleurs de la « baie d’Along terrestre ». Au sein du complexe naturel se trouvent de nombreuses traces d’habitats des premiers hommes.

Le lieu a toujours été parfait pour y habiter. Ombragé et rafraîchi par les monts, l’eau s’y trouve en abondance et les rivières favorisent les cultures tandis que la grande quantité de bois, de pierre et de matières premières permet de construire des maisons.

À ce titre, Hoa Lu a été la première capitale du royaume du Dai Viet, de sa création en 968 jusqu’en 1010.

 

La porte de l’un des temples du complexe d’Hoa Lu

 

VISITE

 

À l’instar d’autres lieux touristiques au Vietnam, l’entrée sur le site d’Hoa Lu se fait de façon assez anarchique par plusieurs portes mal définies par lesquelles tout le monde rentre en scooter.
Un homme nous demande même de l’argent pour que nous garions notre moto devant un temple, et pendant qu’il s’arrête pour nous des dizaines de motos passent sans payer. Nous comprenons alors qu’il cherche juste à se faire un peu d’argent et nous décidons de garer notre scooter à l’extérieur du complexe.

Ce site est inscrit au patrimoine mondial, il n’y a pourtant pas de règles claires et chacun y va de son petit business personnel. Des femmes vendent des babioles dans les temples et personne ne surveille vraiment. Lorsqu’il est indiqué de ne pas prendre de photos et que les touristes sortent leurs appareils, les gardes laissent faire.

On a vraiment l’impression que les gardiens ne sont intéressés que par le potentiel argent que peut leur apporter les touristes et non par la protection de ce patrimoine d’exception. Par exemple, ces trois gardes restent avachis sur leur siège au moment où un groupe hurle dans le temple où on est censé se taire.

Pour ce qui est de la visite en elle-même, exceptés quelques portes et deux temples annexes, des palais de la première capitale, il ne reste rien sauf une immense esplanade dépourvue d’explications et sur laquelle sèchent des rangées de noix de coco.

 

L’ancien emplacement du palais

 

BILAN

 

Si l’on souhaite voir de beaux palais vietnamiens à l’histoire féconde, Hoa Lu n’est sûrement pas le bon endroit. Les superbes temples restants pourraient valoir un détour si seulement le manque d’organisation touristique du site ne venait pas gâcher la visite.

 

 

DESCRIPTION

 

Hanoï est LA grande capitale du Vietnam. D’abord du Dai Viet entre 1010 et 1802, puis de l’Indochine française et du Vietnam de 1902 à nos jours.

Seule une toute petite partie de la vieille ville est inscrite sur la liste du patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 2010 : le secteur centrale de la cité impériale de Thang Long.

Une dizaine de dynasties se sont succédé au sein de la cité et chacune a construit son palais, a détruit d’anciens bâtiments pour les remplacer par d’autres. Chacune a aussi laissé sa marque architecturale.
Ce sont les recherches archéologiques qui permettent de découvrir des éléments d’architecture et de les dater. Il est toutefois très difficile de comprendre quelle dynastie a construit quoi et à quel endroit. Ce sont des couches de fondations successives qui se superposent au niveau du sol. Près d’une centaine de fondations d’édifice a été retrouvée.

Lorsqu’en 1802 la capitale est déplacée à Hué, Hanoï ne devient plus qu’une citadelle fortifiée « à la Vauban » et une caserne militaire.

Le pouvoir français décide en 1897 le démantèlement total de la cité et un réaménagement au service de la colonie. Ne sont conservés que quelques éléments comme la porte d’entrée protocolaire de la cité, la terrasse du palais, la pagode des dames, la tour du drapeau et la porte nord.

 

La porte d’entrée protocolaire de la cité impériale d’Hanoï

 

Dès 1902, Hanoï devient capitale de l’Indochine française. Non loin de la cité de Thang Long, le gouverneur de la colonie s’installe dans un palais colonial qui est aujourd’hui le palais présidentiel. Dans l’ex-cité impériale, les Français avaient déjà construit en 1886 un bâtiment destiné à l’administration militaire. Celui-ci arbore un style néo-classique très sobre et dépourvu de décorations vietnamiennes, ce qui tranche totalement avec les rares bâtiments encore existants.

 

La bâtiment colonial et son esplanade abandonnée

 

Après la défaite française de 1954 et avec l’avènement de la guerre du Vietnam, la cité est reprise par le gouvernement de la République démocratique du Vietnam qui y installe un bâtiment de commandement : le D67 construit en 1967. S’y trouvent encore les salles de réunions ainsi que le bunker anti-bombardement d’Hô Chi Minh.

 

L’entrée du bunker D67

 

Après la guerre du Vietnam, la cité est fermée par le ministère de la Défense. Il faut attendre 2004 pour qu’elle devienne un bien culturel et historique mais aussi un symbole de l’unification du pays et du processus de reprise en main des Vietnamiens sur leur pays. Le musée militaire se situe d’ailleurs dans l’enceinte protégée.

 

VISITE

 

Outre les traces archéologiques, il ne reste donc quasiment aucun bâtiment ayant plus de 300 ans dans la cité impériale.

Si l’on espère découvrir une cité aux mille palais, majestueuse de couleurs et d’architectures imaginées dans nos rêves d’Orient, la déception peut être grande.

Pour les amoureux de la belle photo et des détails de l’ornementation, la visite est rude. L’escalier aux dragons, situé au ras du sol et seul vestige du palais, est noyé sous des bouquets de fleurs en plastique et abrité derrière une imposante barrière dorée aux cordons de velours rouges. Difficile d’apprécier.

 

L’escalier aux dragons

 

La plupart des bâtiments datent des XIXe et XXe siècles et il n’existe dans le complexe aucune harmonie d’ensemble. Comme on le voit sur les photos précédentes, le bâtiment d’architecture coloniale caché derrière des tôles de chantier côtoie quelques vestiges vietnamiens ainsi que le bunker de la guerre du Vietnam. On est bien loin du fantasme asiatique.

 

De chaque côté de cette porte latérale, cartons et ordures en tout genre s’amoncellent

 

Enfin au moment de notre visite, des centaines de jeunes Vietnamiens étaient présents en costume d’université pour fêter leur remise de diplôme. Les jeunes lançaient leurs chapeaux, d’autres étaient assis partout sur les murets posant leurs pieds sur des vestiges archéologiques pour faire de meilleures photos. Nous nous sommes plus sentis dans la salle polyvalente d’Hanoï que dans un site UNESCO majeur.

 

BILAN

 

Le rapport de l’ICOMOS – l’institut culturel qui établit une étude du bien proposé au classement – indique que la cité impériale d’Hanoï ne remplit aucun des critères de classement. Il est rajouté que l’intégrité du site n’est pas totale. Pour l’ICOMOS, la perspective historique de la cité est « brouillée par la présence majoritaire d’immeubles tardifs, d’artefacts (avions du musée) ou d’arbres sans rapport avec cette perspective et ses significations ».

L’impression de l’ICOMOS et ces termes corroborent notre ressenti et l’expérience peu convaincante que nous avons eue dans la cité impériale d’Hanoï.

 

 

DESCRIPTION

 

Si Hanoï est la capitale la plus emblématique du Vietnam, la cité impériale d’Hué est pourtant le site historique le mieux conservé du pays. Elle le doit sans doute à son histoire plutôt récente.

Après mille ans de règnes dynastiques à Hanoï, le siège du pouvoir se déplace en 1802 à Hué. Si la cité était déjà un siège administratif au sud du Dai Viet aux XVIIe et XVIIIe siècles, c’est Gia-Long, premier souverain de la dynastie Nguyên, qui y installe la capitale. Le Dai Viet grignote petit à petit le royaume de Champa au sud et Hué occupe une position centrale idéale, à mi-chemin entre Hanoï et Saïgon, pour régner sur ce grand Vietnam.

La capitale est entourée de murs épais, de citadelles et de bastions défensifs de style Vauban. C’est la plus imposante jamais construite par un roi vietnamien. La construction commence en 1802 et se prolonge jusqu’en 1832. Conçus dans une unité parfaite, tous les palais et les bâtiments administratifs intérieurs respectent la même pensée architecturale : mêmes matériaux, même ornementation, mêmes couleurs.

 

L’un des temples de la cité d’Hué

 

Porte d’entrée du temple de la fertilité

 

La cité impériale de Hué était une œuvre d’art architecturale comparable à la cité interdite de Pékin. Elle aurait pu conserver ce prestige si elle n’avait pas souffert des différentes guerres coloniales de 1885 et 1947. Mais c’est plus encore la guerre du Vietnam et les bombardements au napalm réalisés directement sur la cité par l’aviation américaine qui est à l’origine de la disparition des pièces maîtresses de la cité.

En 1991, 35 bâtiments en ruine sont démolis, ne laissant qu’une vaste cour sans âme au cœur de la cité.

Ce n’est pas cette seule cité qui a été classée par l’UNESCO en 1993 mais « l’ensemble des monuments de Hué » composé de différents temples à l’extérieur de la ville, des tombeaux majestueux des empereurs ou encore de la pagode de la Dame céleste – l’une des plus vieilles du Vietnam – qui date de 1601.

 

La pagode de la Dame céleste

 

VISITE

 

À Hué, la visite est plus claire qu’à Hanoï. Le secteur protégé est littéralement la cité impériale délimitée par quatre murs.

Et dans ce carré les traces historiques sont bien plus nombreuses. De nombreux palais sont encore en place ou ont été reconstruits et restaurés.

 

Porte d’entrée de la cité en restauration

 

Néanmoins, si certaines traces sont bien visibles et entretenues, certaines parties de la cité sont laissées à l’abandon, sans aménagement, sans signalétique, sans même aucune propreté.

 

Un mur incendié par les bombardements de la guerre du Vietnam

L’esplanade vide où se situaient les palais

 

D’aspect général, l’effort semble mis sur les possibilités de gagner de l’argent plus que sur la lisibilité historique et patrimoniale. Tout d’abord, il s’agit du site touristique au prix d’entrée le plus élevé que nous ayons visité au Vietnam. A l’intérieur, des petits bus électriques sont proposés aux touristes afin de circuler dans la cité sans marcher. Ceux-ci foncent dans les allées et ne se donnent pas la peine de ralentir lorsque des piétons arrivent en face. Le point de départ des bus est le superbe café très moderne construit au cœur de la zone protégée.

Nous éloignant de la partie « touristique », nous sommes tombés au fond de la cité sur un temple et des galeries en travaux de restauration. C’était l’heure de la sieste et tout était ouvert. Nous avons donc pu déambuler au milieu des outils, des sacs de ciments et des ouvriers endormis.
Les restaurations en court auraient d’ailleurs fait sauter au plafond n’importe quel architecte du patrimoine français : beaucoup de béton par ci, beaucoup de béton par là et encore du béton s’il n’y en avait pas assez. Sans compter les mauvaises finitions et les couleurs criardes dans tous les coins. Une véritable horreur.

 

L’heure de la sieste

Les outils le long du chemin de visite

Les restaurations « patrimoniales » en cours

 

BILAN

 

Certains bâtiments de la cité sont très beaux. D’autres éléments sont plus délaissés. Le manque de signalétique se fait sentir dans tout le site. L’accent mis sur la rentabilité financière fait passer la mise en valeur au second plan. Le prix étant plutôt élevé pour ce qu’il y a à voir, nous sommes ressorti de cette visite avec un sentiment de déception, alors même que nous venions pour voir celle qui est présentée comme la plus grande cité impériale d’Asie du Sud-Est.

 

CONCLUSION

 

Ces quatre lieux touristiques sont majeurs dans l’histoire plurimillénaire du Vietnam.
Le classement à l’UNESCO semble légitime tant les éléments anciens sont rares et doivent être protégés.

Les gestionnaires donnent l’impression d’utiliser ces lieux et la notoriété de l’UNESCO pour engranger des recettes liées au tourisme de masse. Peut-on réellement blâmer le pays survivant de deux guerres dévastatrices ? Néanmoins, en contrepartie, aucun effort n’est réalisé quant à la lisibilité des lieux. Nous nous sommes souvent retrouvés perdus lorsque nous avons visité les sites.

Si l’Etat du Vietnam vend à grand coup de communication des sites historiques vides, il doit contrebalancer ce vide par du matériel permettant la compréhension de ces sites : panneaux, maquettes et autres. Pourtant, rien n’existe.

Nous sommes conscients que nos visites ne sont pas vraiment objectives. Nos études et nos goûts nous poussent à observer et à critiquer en détail la chose patrimoniale.

Et même si nous voulions visiter sans voir ces détails qui n’en sont pas, nous ne pourrions pas manquer le laissez-aller général qui opère dans ces lieux remarquables : restaurations dans tous les sens, détritus partout, décharges à ciel ouvert… l’anarchie à l’image des rues du pays.

 

Annexe : chronologie des différentes capitales du Vietnam

968 – 1010 : Hoa Lu, capitale du premier royaume vietnamien
1010 – 1400 : Hanoï, capitale du Dai Viet
1400 – 1407 : Vinh Loc, capitale du Dai Viet
1407 – 1428 : Domination chinoise.
1428 – 1802 : Hanoï, capitale du Dai Viet
1802 – 1945 : Hué, capitale du Viet Nam
1902 – 1953 : Hanoï, capitale de l’Indochine française
1953 – 1976 : Hanoï, capitale de la République démocratique du Vietnam
Depuis 1976 : Hanoï, capitale de la République socialiste du Vietnam

Manger au Vietnam

Manger au Vietnam

En terme de nourriture, on a tendance à associer le Vietnam avec les nems et le célèbre Phở. C’est en réalité bien plus que ça.

Le mieux c’est de manger dans la rue

 

Qu’on soit dans une grande ville ou dans un petit village de campagne, on trouve toujours de la nourriture dans la rue : la fameuse street food.

Dans les grandes villes, à chaque coin de rue, des petites marchandes (très souvent des femmes) cuisinent plats de riz et de nouilles, grillades et soupes que l’on mange très près du sol, assis sur de ridicules petites chaises en plastique de toutes les couleurs.

 

Street-food à Hô-Chi-Minh-Ville

 

Les Vietnamiens sont petits mais pas nous et parfois c’est compliqué de plier les jambes pour se rapprocher du sol et de trouver une position confortable pour manger.

Même dans ce qui s’apparente à de petits restaurants, nous sommes assis sur de petits tabourets en métal ou en plastique. Le mobilier est toujours très rudimentaire et nous mangeons entre les aliments en attente d’être cuisinés et les cannettes de sodas emballés. La cuisine est d’ailleurs ouverte sur la rue et les aliments sont à la vue de tous, ce qui crée une sorte d’effet d’appel vers l’extérieur.

 

Petit restaurant à Hanoï. Les poulets déplumés en attente d’être cuits nous ont bien fait rire

 

On trouve enfin absolument partout des étals de vente de produits en tout genre : viande, poisson, œufs, fruits, boissons…

 

Vente de pastèques

 

Vendeuse de gingembre

 

Très souvent, la partie « cuisine » de ces petits restaurants de street-food n’est qu’une roulotte en acier où sont exposés derrière une vitre tous les aliments. Il suffit ensuite de dire ce que l’on veut et tout est préparé sous nos yeux.

 

 

Une roulotte à sandwichs

 

Street-food à Hô-Chi-Minh-Ville

 

Les Bành Mi,par exemple, sont des sandwichs que l’on peut composer à notre envie. Tout est en vitrine ; à nous de dire si on veut de la sauce, de la viande, du pâté, des légumes, du piment. A notre guise. Le pâté ressemble à une terrine de lapin et est tartiné dans le pain à la place du beurre. On sait que ce n’est pas du lapin mais sans plus d’indications, sans doute des abats ou de la viande broyée. En général, il mieux vaut ne pas savoir comment le pâté a été confectionné. Et souvent, on trouve de beaux morceaux de gras dans le sandwich. On sait de toute façon à quoi s’attendre lorsque l’on commande un plat dans ce genre de petites roulottes, donc nous ne faisons pas la fine bouche. En effet, à quelques centimes d’euro, le fameux bành mi paté est aussi le moins cher des sandwichs.

 

Un des meilleurs Bành Mi de Hoi An

 

Du riz, de la viande, des légumes et du piment

 

La cuisine vietnamienne est bien plus variée qu’il n’y paraît.

Tout d’abord, le riz est essentiel à chaque repas.

Les Français associent chaque repas d’un morceau de pain. Les Vietnamiens ne mangent pas de pain mais des bols de riz. On peut donc avoir un repas très complet avec des légumes bouillis, du bœuf mariné et des pommes de terre, on nous rajoute tout de même du riz blanc. Et on a intérêt de manger plusieurs bols (au moins trois par repas), c’est signe de vitalité.

Après deux mois de voyage au Vietnam, nous n’en pouvions plus de manger du riz blanc non assaisonné à chaque repas. On nous a même servi du riz collant avec de la cacahuète au petit-déjeuner. Après un bol, nous refusions poliment d’être resservi ce qui posait beaucoup de tracas à nos hôtes qui nous pensaient malades ou sans appétit.

 

Préparation du riz

 

La viande est également très importante. Le peuple vietnamien est loin d’être végétarien. Nous nous sommes vu servir du bœuf bouilli ou mariné dans les nouilles, le riz ou les soupes, très souvent de la volaille et du porc, et plus rarement du poisson. Nous avions tendance à nous embrouiller à la commande tant les noms de ces viandes se ressemblent : « bo » pour boeuf, « heo » pour porc, « gà » pour poulet, « cà » pour poisson.

La viande n’est d’ailleurs pas consommée comme chez nous. Les Vietnamiens débitent les animaux cuits en petits morceaux sans se soucier d’enlever les os, les morceaux de gras, la peau ou les arrêtes. Nous avons donc souvent trouvé plus d’os que de viande dans certains de nos plats.

Les nems et rouleaux de printemps sont aussi partie intégrante de la cuisine au Vietnam. Les meilleurs que nous ayons mangé sont ceux confectionnés à partir de viande hachée (mieux vaut ne pas savoir ce qu’il y a dedans) entourée d’une feuille de citronnier. Le tout, trempé dans une sauce de poisson, est délicieux.

 

Le repas parfait : du riz, des légumes, de la viande, du poisson frit et des nems

 

La cuisine vietnamienne est également très riche en piment. Après quelques plats immangeables tant ils étaient épicés, nous avons appris à dire « pas de piment » en vietnamien pour nous éviter de nouvelles déconvenues.

On voit très souvent au bord des routes les condiments qui vont être utilisés dans la cuisine en train de sécher au soleil : noix de coco, piment, coriandre, thé et de nombreux autres dont nous sommes incapables de dire le nom tant ils sont inconnus en France.

 

Epices au marché

Coriandre

Piment

Coco

Thé

 

Nous n’avons pas toujours su ce qu’il y avait dans les plats qu’on nous servait. Nous nous sommes par exemple posés la question de savoir si on ne nous avait pas servi du chien au moins une fois pendant notre voyage. Oui, les Vietnamiens mangent du chien. Nous avons parcouru un marché ethnique dans le nord du Vietnam ou de petits chiens étaient vendus, non pas pour tenir compagnie, mais bel et bien pour être engraissés et mangés. Nous avons assisté à une scène plutôt étonnante où une femme et un homme se sont échangés un bouquet de poules tenues par les pattes contre un petit chien ; ce dernier était transporté comme un petit sac.

 

Echange de poules contre un chien au marché de Dong Van

 

Ce qui est sûr, c’est qu’on a toujours mangé des aliments frais et des plats faits maison. En effet, nous avons vu très peu de frigos. Les volailles sont tuées pour être mangées le jour même. Les légumes sont cueillis à chaque plat, tout comme les herbes aromatiques et condiments.

Au final, nous avons très souvent refusé de manger de la viande. Parce que nous n’avions pas confiance dans ce qu’on nous servait, nous ne savions pas ce que c’était ou parce que nous ne savions pas depuis quand les morceaux subissaient le soleil et les mouches, étalés sur des morceaux de cartons. Petite anecdote qui laisse songeur la première fois que l’on voit ça : pour faire fuir les mouches, les vendeuses agitent au-dessus de la viande de petites branches de bambous au bout desquelles pendent des sacs plastiques.

 

Viande au marché de Dong Van

 

 

L’art de faire la cuisine

 

On pourrait penser qu’une grande capitale comme Hanoï implique un peu plus d’hygiène, d’organisation et moins d’anarchie dans les rues. C’est faux. Nous n’avons jamais eu de mal à trouver des cuisines ouvertes, d’énormes marmites en train de bouillir, des petits braseros avec trois grillades dessus. La nourriture est partout et faire sa cuisine dans la rue est tout à fait commun.

 

La cuisine dans la rue

 

Dans les campagnes, l’art de la cuisine est toujours ancestral. Quasiment tout est cuisiné au feu de bois. Les cuisines sont souvent très rudimentaires : quelques planches de bois autour du feu, quelques ustensiles de cuisine et rien d’autres.

 

Cuisine d’un petit hôtel à Bàn Phùng

 

Nous avons pu assister à plusieurs reprises, dans des villages et chez des particuliers qui nous avaient accueillis, à la préparation du repas. Dans le village le plus authentique où nous sommes allés, avec l’ethnie des Lolo noirs, dans la grande pièce à vivre, un espace est réservé au foyer.

Il s’agit d’une simple cavité au milieu du plancher de bambou dans lequel reposent directement les bûches. Un trépied en fonte permet de poser un grand fait-tout dans lequel cuisent les aliments les uns après les autres. C’est la femme de la maison qui fait la cuisine et qui alimente le feu, dès 5h30 du matin.

 

Coin cuisine dans une maison Lolo

 

A la carte

 

# Sous forme de buffet

 

Lorsque nous avons mangé avec des familles, il n’était absolument pas question de servir une entrée, un plat puis un dessert. Tout est posé au même moment sur le sol et chacun des convives ajoute les aliments qu’il souhaite dans son bol de riz. Nous ne mangeons évidemment pas sur une table avec des chaises, mais à même le sol recouvert d’une grande natte ou parfois directement sur le plancher de bambous. Point de couverts, juste des baguettes.

 

  • Chez les Lolo noirs, dans la province de Cao Bang, par exemple, nous avons mangé beaucoup de riz, quelques légumes bouillis et un bol de « gras ». Pas de courgettes ou de poivrons, les légumes sont des plantes d’eau récoltées dans les environs. La plupart du temps il s’agit de liserons d’eau ou de salade. La viande de ce repas était littéralement de la couenne et du gras de porc en partie fondu dans la poêle et qu’il fallait manger tel quel. Nous avons eu beaucoup de mal.

Repas chez les Lolo

 

  • Chez une autre famille qui nous a invitée à manger, dans le district d’Hoang Su Phi, le buffet était bien plus riche. Nous avons eu droit à un canard tué quelques heures plus tôt pour ce repas. Nous avons mangé ses tripes revenues avec de petites courgettes, du concombre, une soupe de feuilles qui ressemblent à des épinards et dont on verse le jus sur le riz et bien évidemment beaucoup de riz. Petit élément supplémentaire, les Vietnamiens additionnent leurs mets d’un mélange d’ail et de piment très fort. Les gens qui nous ont reçus ne parlaient pas du tout anglais, la communication se faisaient donc par gestes et sourires, mais il nous a été impossible de savoir exactement le nom des aliments que nous avons mangé.

Repas à Quang Nguyen

 

  • Un autre buffet nous a été servi par une famille de la région de Cao Bang. Il était absolument somptueux. Des pommes de terre revenues dans de la graisse de canard, du bœuf, des vermicelles de riz avec des champignons noirs, une omelette aux herbes, des œufs de caille, des épinards à l’ail, une soupe d’herbes et en plus de ça, du riz et encore du riz.

Repas à Yén Nhi

 

Dans chacune de ces familles, on ne nous a pas servi d’eau à table mais de l’alcool de riz, qu’ils appellent en anglais « happy water ». Et pour cette liqueur – dont on ne veut pas savoir la teneur en alcool ni comment elle a été confectionnée dans les jarres au fond du jardin – comme pour le riz, on nous sert, encore et encore. Nous avons presque dû vexer nos hôtes quand nous commencions à avoir la tête qui tournait.

Parfois on a pu avoir du thé. Celui-ci est toujours très fort. Même si les tasses sont toutes petites, nous n’avons pas toujours pu réprimer une petite grimace tant il était amer.

 

Thé chez les Lolo

 

# Les plats uniques que nous avons préférés

 

  • Le Phở ou Phở bò
    C’est la plus célèbre des soupes vietnamiennes qui est traditionnellement mangée au petit déjeuner. Il s’agit d’un bouillon de viande dans lequel baignent des nouilles de riz et des morceaux de bœufs bouillis et auquel sont ajoutées des herbes aromatiques en tout genre, coriandre, menthe, ail et piment. Sur les tables des restaurants se trouvent du sel, du poivre, des herbes hachées, de la salade, des pousses de soja, du piment, du citron vert, de la salade et des oignons au vinaigre que l’on peut ajouter à la soupe. Nous avons mangé beaucoup de phở qui est toujours très peu cher, mais qui n’est pas vraiment nourrissant. Certains étaient plus élaborés que d’autres. Le meilleur que nous avons mangé était à Na Thrang. Le moins bon, c’était dans une petite échoppe au milieu des montagnes du nord : un bouillon clair et insipide et des morceaux d’os entourés de viande. Nous avons plusieurs fois vu comment sont faits les bouillons et soyons clairs, du cochon au poulet, tout y passe : les os, la moelle, la peau, le gras, les abats, les pattes et les têtes…

 

  • Le Bun cha. C’est notre plus belle découverte culinaire du Vietnam. Le Bun Cha est une spécialité d’Hanoï. C’est une assiette de vermicelles de riz froids agrémentée de galettes de porcs grillées au barbecue à bois. S’ajoute un bouillon à base de sauce de poisson et d’herbes variées et carottes ou papayes dans lequel on fait tremper les vermicelles et les morceaux de viande. On peut bien sûr ajouter du piment et de la salade. De la sauce de poisson au fumet de la viande grillée, tous les parfums se mélangent, faisant du Bun Cha un mets absolument divin.

 

  • Le Com Chay. Ce plat est une spécialité de Ninh Binh, au sud d’Hanoï. Il s’agit de la croûte de riz collé au fond de la marmite, qu’on récupère, qu’on fait sécher et qu’on concasse dans une sorte de ratatouille de légumes épicées. Avec le jus des légumes, le riz se ramollit et fond en bouche. Nous n’en avons malheureusement mangé qu’une seule fois mais elle nous est restée en mémoire tant c’était délicieux.

 

# Les mets étranges que nous avons goûtés… ou non !

  • Les œufs de canards. Un soir où nous faisions un barbecue avec des Vietnamiens, des œufs ont été apportés sur la table. D’abord, j’ai cru que c’étaient des œufs tels qu’on les connaît, mais en fait pas du tout. Les Vietnamiens raffolent des œufs de canards dans lesquels les embryons sont déjà formés. Une fois l’œuf écalé, on peut voir les pattes, les ailes avec les premières plumes, la tête avec le bec. Et lorsque les Vietnamiens croquent dans l’œuf, le petit canard se déplie. C’est peu ragoûtant et nous n’avons pas osé y goûter.

 

  • Les volailles grillées sur les marchés. Rien d’extraordinaire dit comme ça. Sauf que les poulets et canards sont grillés tout entier, des pattes à la tête. Un soir, nous demandons un demi-canard à une vendeuse de rue. Elle nous emballe la bête et nous commençons à la manger. Lorsque est arrivé le dernier morceau et que je l’ai attrapé du bout des doigts, je me suis rendu compte qu’il s’agissait de la tête entière avec le bec. Le canard me faisait même un petit clin d’œil.

 

  • Les pattes de poulet. J’ai voulu essayer les pattes de poulet grillées (oui, je goûte à tout). Ça a été une grosse déception, il n’y a rien à manger sur une patte de poulet, juste de la peau et un peu de gras.

 

  • Les desserts en gelée. Intrigués par cet étal aux mille couleurs autour duquel affluaient les enfants, on a voulu tester ce verre rempli de plein de choses. Du jus sucré, des perles de tapioca sucrées, des haricots noirs, des haricots rouges, des cacahuètes, de la gelée de fruits, tout est versé dans un gobelet en plastique. Je n’ai voulu tester que la moitié du verre et j’ai été écœuré avant même d’avoir fini. C’est un concentré de sucre qu’il faut manger avec modération. Les enfants vietnamiens, eux, en commandent des gobelets entiers et les dégustent en riant.

 

 

Le Vietnam a été pour nous un formidable laboratoire de découverte culinaire. Nous avons goûté plein d’autres mets que nous n’avons pas montrés dans cet article et qui nous ont ravis les papilles. L’un d’entre eux, un de mes coups de cœur, est une boisson : le café vietnamien. Il s’agit d’un délicieux café froid, au goût très atypique, dans lequel sont ajoutés du lait condensé sucré et de la glace pilée. Un régal !

 

Viêt Nam, un brin d’histoire : Partie 3

Viêt Nam, un brin d’histoire : Partie 3

La guerre du Vietnam est la première guerre médiatisée, télévisée, radiodiffusée de l’histoire. Chaque moment, même le plus horrible, a été enregistré. Le cinéma ne nous a montré qu’une vision, le point de vue des soldats américains. Des films comme Voyage au bout de l’enfer ou Apocalypse Now ne donnent pas le beau rôle aux GI ; d’autres comme Rambo II nous présentent les Vietnamiens comme les grands méchants. On croyait donc la connaître cette guerre, et lorsque nous avons visité le Musée des vestiges de la guerre d’Hô-Chi-Minh-Ville, nous nous sommes rendus compte qu’on ne la connaissait pas si bien que ça.

C’est dans ce musée vieillissant, à la scénographie hors d’âge, que nous avons compris comment le Vietnam perçoit cette guerre.

 

L’origine

 

Suite à la défaite française de Diên Biên Phu, le Vietnam est coupé au niveau du 17e parallèle : la République démocratique du Vietnam, régime communiste fondé par Hô Chi Minh, au nord et la République du Vietnam, pro-américaine, au sud.

Dès 1955, la République démocratique du Vietnam affiche sa prétention de réunifier le pays dans un régime communiste soutenu par la Chine et la Russie. Avec l’aide du Front de Libération National du Sud-Vietnam (le fameux Viêt Công), des infiltrations commencent au sud.

La République du Vietnam est quant à elle alliée au bloc libéral de l’ouest et avant tout aux Etats-Unis. En pleine guerre froide, c’est donc au Vietnam que vont s’affronter le plus férocement les blocs de l’ouest et de l’est.

Par l’envoi de conseillers militaires américains au sud, l’Amérique entre en guerre en 1955.

 

Le Musée des vestiges de la guerre

 

Le deuxième étage du musée est entièrement consacré à deux expositions photographiques.

Les murs sont blancs. Il n’y a que très peu d’informations sur la guerre, pas de chronologie détaillée. Seules environ 150 photographies sont accrochées suivant un plan chronologique.

Nous commençons avec la première guerre d’Indochine, des photos de l’armée française au Tonkin. Nous voyons les combats, les soldats, les prisonniers, les champs de bataille. Ne sont présentées que quelques photos sur la guerre d’Indochine et sans transition nous enchaînons avec la guerre du Vietnam dite aussi « deuxième guerre d’Indochine ». Nous comprenons alors à quel point la guerre d’Indochine et celle du Vietnam sont liées.

Nous n’avons pas le droit de prendre des photos au Musée des vestiges de la guerre. Et nous n’en montrerons pas dans cet article. A vrai dire, l’envie n’est pas là. Rien ne sert de photographier des photographies qui ont déjà immortalisé l’horreur. Et puis la puissance des mots suffit. Dans ce musée, rien ne nous est épargné et les abominations nous frappent de plein fouet.

Les photos d’abord en noir et blanc évoluent avec le temps et deviennent couleurs. Le corps d’un guérillero du Viêt Cong déchiqueté par une bombe américaine et c’est tout le sang rouge sombre qui ressort. Ce morceau de cadavre dont pend la tête, porté du bout des doigts par un soldat américain tel un vulgaire trophée, et la nausée prend.

Des cartels indiquent les noms des photographes. Ils sont venus des quatre coins du monde et ont tout mis en image. Certains ont reçu des prix pour des photos historiques : la célèbre photo de Kim Phuc, cette jeune fille courant nue en pleurs brulée par le napalm est là devant nos yeux.

Certains photographes sont morts pendant les combats, d’une balle ou d’une mine. Leur dernier cliché est présent.

 

Nous comprenons par l’image que le Viêt Cong – ces paysans-résistants menant guérilla au sud du Vietnam – est dénué de toute logistique militaire. On les voit en guenilles, pieds nus, armés de fourches et de vieux fusils.

On perçoit l’incompréhension des soldats américains face à cette guérilla nouvelle. On voit les meurtres faciles commis, l’irrespect des règles de la guerre et des droits de l’homme, parfois les viols, et pour lesquels ils n’ont jamais été sanctionnés par un tribunal international.

Le moment où un officier américain exécute arbitrairement des paysans Vietnamiens est figé pour l’éternité. Tout comme celui où les prisonniers sont attachés par des sangles qui leur empêchent le moindre mouvement musculaire, bétail prêt pour l’abattoir.

 

L’évolution de guerre

 

Les américains sont dépassés par la guerre. Les GI s’enlisent dans les rizières et la jungle tropicale. Ils sont pris dans la mousson qui transforme les lieux de combat en champs de boue et qui change le moindre ruisseau en fleuve.

Si les forces mécaniques américaines sont cent fois supérieures à celles du Viêt Cong, les soldats ne sont pourtant pas préparés à ces hommes habiles, résistants aux pluies et maladies tropicales, qui s’abattent par centaines sur les campements à n’importe quel moment du jour et de la nuit, guérilléros aguérris.

Les hommes du Viêt Cong se cachent dans les campagnes, ils se font passer pour de simples paysans et se rendent quasiment indétectables. C’est la folie qui prend alors l’armée américaine et ses commandants.

Pour dégager le terrain et en finir avec cette résistance anarchique, l’armée investit des sommes astronomiques dans cette guerre. Des centaines d’avions bombardent les campagnes de bombes de napalm – cette essence en gelée qui colle à la peau et brûle profondément les tissus et les chairs.

Pour comparatif, pendant la Seconde Guerre mondiale les américains lâchèrent sur toute la surface de l’Europe près de 5 millions de tonnes de bombes. Sur le seul Vietnam du Sud, en 17 ans, 14 300 000 de tonnes de bombes sont lâchées.

Et pourtant le Viêt Cong résiste toujours.

Un herbicide, défoliant hautement chimique, l’agent orange, est alors pulvérisé par avion sur les forêts et les jungles pour tuer la végétation, dégager le terrain et empêcher les résistants de se cacher. Des millions de litres d’agent orange pour un véritable écocide.

 

Toujours plus de photos

 

La deuxième partie de l’exposition photographique se consacre à montrer les horreurs dues au napalm.

Le pays est rasé, jusqu’à la capitale impériale d’Hué en partie détruite par les bombes américaines.

Tandis que l’opinion internationale est rivée sur sa télévision et descend dans la rue pour dénoncer cette guerre dévastatrice, les images exposées montrent les mutilés, les enfants criblés d’impacts et brûlés par le feu napalm, les hommes démembrés, les familles sans toit, les hôpitaux surchargés, le monde impuissant.

Au fur et à mesure que nous avançons dans l’exposition, nous prenons conscience de l’ignominie déclenchée par la folie américaine. Et nous ne comprenons pas comment une telle puissance a pu en arriver là. Nos gorges sont nouées. Certains visiteurs pleurent. Nos yeux à nous arrivent à rester secs, frappés d’effroi.

Il faut savoir que les Américains ne commettrons jamais de nouveau l’erreur de donner l’accès aux combats aux appareils photo et aux caméras. La guerre du Vietnam est la première et la dernière guerre ultra-télévisée de l’histoire des Etats-Unis.

 

La fin de la guerre

 

Au plus fort de la guerre, en 1968, 549 000 soldats américains se battent au Vietnam. En face d’eux, toujours plus de résistants du Viêt Cong épaulés par l’armée communiste du Vietnam du nord et la Chine : près d’un million d’hommes en tout.

La guerre est un échec. Les décisionnaires américains s’en rendent compte et décident de quitter le Vietnam. Le dernier GI s’envole en 1973, laissant derrière lui un pays à feu et à sang, exsangue. 68 000 américains ont perdu la vie dans les marécages et les jungles tropicales du Vietnam.

La guerre ne s’arrête pourtant pas là. Vietnamiens du sud et du nord continuent de se massacrer. Sans l’appui américain, le sud, pourtant en supériorité numérique, perd du terrain jusqu’à capituler après la prise de Saigon en 1975.

 

L’horreur après l’horreur

 

On considère que la guerre du Vietnam est l’une des plus longues du XXe siècle : 20 ans de conflit. Pourtant certains disent qu’elle n’a jamais cessé.

L’agent orange, les mines et le napalm répartis sur le territoire continuent de faire des désastres. Les enfants brûlés par le napalm sont aujourd’hui des adultes défigurés. Des mines continuent d’arracher des membres dans les campagnes les plus reculées. L’agent orange se transmet de génération en génération. Si des adultes ont été contaminés, ce sont leurs enfants et petits-enfants qui en subissent les conséquences.

La seconde exposition du musée est également photographique. Image après image, nous voyons les ravages des produits chimiques sur les populations. Il faut le voir pour le croire. Ce que les films d’épouvante ont du mal à mettre en image, l’homme l’a créé de toutes pièces.

Les enfants touchés par l’agent orange sont difformes : têtes trois fois plus grosses que les corps, bras avec deux mains, mains sans doigts, yeux qui tombent sur les visages, absence de bouche, jambes aux longueurs inégales, hanches formant un angle droit avec le reste du corps ou encore enfants siamois réunis par la tête, le dos ou le ventre.

Les photographies sont horribles mais nous nous forçons à les regarder jusqu’au bout.

Comble de l’horreur, certains Vietnamiens ne réalisent que des années plus tard qu’ils ont été contaminés lorsque naissent leurs enfants déformés par les produits chimiques. Dans les campagnes après la guerre, les habitants continuent de pêcher des poissons et de cultiver des légumes dans des rivières et sur des terres contaminées…

À la sortie du musée, des enfants malades jouent de la musique. Et nous sommes frappés de stupeur lorsque nous voyons ce jeune garçon sans yeux, les paupières collées, comme dans un film fantastique où un tour de magie sordide prive un personnage de la vue ou de sa bouche.

 

Tran Thi Hoan, jeune Vietnamienne de 23 ans, a écrit une lettre à Barack Obama en 2009. La voici telle que présentée dans le musée.

« My name is Train The Hoan. I am 23 years old and was born in Duc Linh District, Vietnam. I am a second generation victim of Agent Orange… Agent Orange has not only killed people living during the war, but gradually kills several generations of their children, like me. It damages my country and other nations beyond imagination.

I was deeply moved by the love you have for your daughters and the dreams you have for children of other countries, and I dream that you include children in Vietnam…

I dream that you were including innocent children slowly killed by dioxin, and their sufferings. I dream you had in mind what to do to help every child to have the same chances to learn and to dream and grow and thrive like your daughters…

I hope that you will consider the damage that the poison Agent Orange does to the lives of its victims with as much urgency because every life is important to the future of humanity… »

Barack Obama n’a jamais répondu.

 

La guerre du Vietnam est une abomination. Le Musée des vestiges de la guerre d’Hô-Chi-Minh-Vill est extrêmement dur et choquant mais son rôle est de sensibiliser les publics (comme cet article). Nous sommes conscients qu’il y a peut-être une part de propagande anti-américaine dans la sélection des photos, cependant, malgré tous les défauts scénographiques qu’on pourra y trouver, il doit être vu. Pour se défaire des clichés sur le Viêt Cong transmis par les films américains et pour percevoir un peu mieux la vision des populations et des soldats du Vietnam, une visite dans ce musée s’impose. Et avant tout pour comprendre, pour transmettre et pour ne pas oublier.

 

PS : la photo de couverture de cet article représente des soldats Vietnamiens prêts pour la défense de Hanoï contre le bombardement américain en 1967.

 

 

Viêt Nam, un brin d’histoire : Partie 2

Viêt Nam, un brin d’histoire : Partie 2

La France arrive au Vietnam en 1858. Un corps expéditionnaire militaire est envoyé dans le delta du Mékong afin d’aider des catholiques persécutés par l’empereur d’Annam.

Après quelques années de conflit, c’est en 1862 qu’est signé le traité de Saïgon transférant à la France trois provinces du sud de l’Annam. La colonie de Cochinchine est officiellement créée en 1874.

Intéressée par les richesses minières du nord, la France crée la Société des Mines d’Indochine en 1881. La Chine montre son désaccord et prend les armes contre les velléités coloniales françaises.

Un corps expéditionnaire français est envoyé au Tonkin pour écraser la révolte vietnamienne soutenue par la Chine.

En 1883 et 1884, deux traités successifs signés à Hué entérinent la domination française sur cette partie du monde. Les protectorats du Tonkin et de l’Annam sont créés et intègrent l’Indochine française.

 

Quelle colonie ?

 

L’Indochine française n’est pas une colonie de peuplement. Au plus fort de l’occupation française, dans les années 1930, il n’y aura jamais plus de 50 000 colons sur ce territoire.

Il ne s’agit que de personnel administratif, de fonctionnaires, de cadres et de militaires. Ceux-ci contrôlent l’administration coloniale et veillent à la bonne marche de l’industrie. En effet, le Vietnam est une colonie économique qui permet à la France une ouverture vers le marché chinois. Les bâtiments coloniaux construits au Vietnam sont principalement administratifs et utilitaires : palais du gouverneur, postes, gares et marchés.

 

L’ancien palais du gouverneur de l’Indochine construit entre 1900 et 1909 à Hanoï. Aujourd’hui, le palais présidentiel

 

La poste centrale de Saigon construite entre 1886 et 1891

 

Depuis les montagnes du nord du Vietnam et les ports du sud, les français exportent du thé, du riz, du coton, du café, etc. Ils ont aussi l’entière jouissance des mines de charbon et d’opium. Pour acheminer toutes ces denrées, la France dote le Vietnam d’un réseau ferré qui va des mines aux ports.

 

Le pont Trang Tien, ancien pont Clemenceau, à Hué. C’est un pont de chemin de fer construit en 1898 par Gustave Eiffel.

 

Le Vietnam est pour la France une manne économique de produits nouveaux qu’elle va tenter de conserver le plus longtemps possible, au prix du sang.

 

Les révoltes

 

Si l’Indochine n’est pas vouée au peuplement, la monarchie vietnamienne est tout de même abolie et l’administration française, ses instances et ses lois, sont installées à plein dans la colonie.

Ne rentrons pas dans les différences de législation entre la colonie de Cochinchine et les protectorats du Tonkin et de l’Annam, dans un cas comme dans l’autre, c’est la France qui s’impose.

Fait méconnu, les Vietnamiens ne se sont pas laissés faire. Au lendemain des traités de Hué, des révoltes nationalistes éclatent partout au Vietnam, dans les villes et les campagnes.

Ces révoltes sont dues aux lettrés, « les cols blancs », instituteurs, avocats et mandarins, qui vont rallier « les bleus de chauffe », les paysans, dans une véritable guerre patriotique qui va durer de 1885 à 1896.

Des villages entiers, notables et paysans, se mettent en marche dans la guerre, mettant l’armée française en grande difficulté. Plusieurs compagnies françaises sont d’ailleurs massacrées par cette rébellion.

 

S’imposer par la force

 

Les forces françaises vont réprimer la rébellion dans le sang et la violence.

30 000 soldats supplémentaires sont envoyés au Tonkin pour faire la chasse aux mandarins et les exécuter. Une violence policière et une répression judiciaire se mettent en place. De très lourdes peines sont infligées à la moindre accusation de traîtrise : peine de mort, envoi au bagne, bannissement des villages.

Les lettrés meneurs et les étudiants sont chassés des écoles et de l’administration et sont exclus de la fonction publique et des concours. On empêche toute tentative de rébellion par l’instruction.

Ainsi, la rébellion nationaliste est écrasée en 1896, année de l’ouverture de la prison de Hoa Lo.

 

La prison

 

La prison d’Hoa Lo se trouve au cœur d’Hanoï, autrefois capitale administrative de l’Indochine française. C’est la prison la plus emblématique du réseau de prison construit par les Français sur le territoire colonial. Sur un espace de 13 000 m2, elle était destinée à enfermer les opposants au régime colonial.

 

La prison de Hoa Lo vers 1930. Seule la partie supérieure subsiste aujourd’hui

 

S’y trouvait aussi un tribunal et le Service de la Sûreté. Cet appareil répressif violent avait été mis en place pour placer les mouvements nationalistes sous domination.

Aujourd’hui, ne subsiste que la partie sud de la prison, le reste ayant été démoli. Nous pouvons encore voir certaines des salles les plus horribles.

La salle E était par exemple réservée à la Division Politique. Les révolutionnaires nationalistes masculins y étaient enfermés par dizaine. La salle pouvant accueillir 40 prisonniers en a en fait enfermé plus de 100. Ils étaient attachés par les pieds via une longue barre fixée à des socles de bois. Une restitution permet de comprendre les horribles conditions d’enfermement de ces prisonniers.

 

La salle E et la restitution des conditions d’enfermement

 

La salle E en 1908

 

Les températures étaient suffocantes en été et glaciales en hiver. Les détenus étaient dénués de vêtements chauds et les rations alimentaires étaient très pauvres. La France souhaitait par ces conditions annihiler la foi révolutionnaire de ces hommes.

Ceci n’a pas empêché le combat politique, qui a persisté à l’intérieur de la prison. Les détenus continuaient une intense activité révolutionnaire clandestine. Ils y complétaient leur formation et diffusaient les résolutions du Viêt Minh.

Si un homme était pris à fomenter un complot révolutionnaire, il était torturé et envoyé aux cachots, « l’enfer de l’enfer », véritables lieux de souffrance. On empêchait les détenus de dormir, on les frappait, on les maintenaient aux fers. Tout pour les briser. Certains étaient d’ailleurs arbitrairement condamnés à mort. La guillotine trône encore au musée de la prison.

 

Le couloir de la mort

 

Entre 1946 et 1954, des soldats Vietnamiens y furent également enfermés. Après la défaite de Diên Biên Phu, la prison va perdurer, aux mains de l’armée vietnamienne. Ce sont les pilotes américains capturés pendant la guerre du Vietnam qui vont y être maintenus en captivité entre 1964 et 1973, le plus célèbre étant John McCain.

 

La fin du Vietnam colonial

 

A la fin de la seconde guerre mondiale, Hô Chi Minh – qui avait déjà créé « la ligue pour l’indépendance du Vietnam » (Viêt Minh) en 1941 – déclare l’indépendance du Vietnam le 2 septembre 1945. L’assemblée constituante est proclamée en janvier 1946 entraînant dans son sillage l’envoi d’un corps militaire français chargé de reprendre en main le territoire.

La guerre d’Indochine commence et va durer huit ans.

Une guérilla meurtrière oppose les forces du Viêt Minh et les forces françaises entre 1946 et 1949. Celle-ci se transforme en une guerre militarisée et organisée qui durera de 1949 à 1954.

La guerre d’Indochine fait 1 500 000 de morts et c’est la défaite de Diên Biên Phu, en mai 1954, qui sonne le glas de l’Indochine française et inaugure la guerre du Vietnam.

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