Cat Ba : une déception ?
Vietnam Sites naturels

Cat Ba : une déception ?

Il est 8h du matin lorsque nous accostons enfin dans le port de Cat Ba. Le trajet a été long depuis notre départ de Cao Bang la veille, jusqu’à Haiphong où nous avons pris le bateau. On y est enfin, la plus célèbre baie du monde nous attend. Notre excitation ne tarde pourtant pas à retomber dès le premier pied posé sur l’embarcadère. Des immeubles, des chantiers, des touristes… On se retrouve au milieu d’un flot humain qu’on n’attendait pas sur cette île de la baie d’Along.

 

La ville de Cat Ba et son port

 

« Ah… Il y a du monde… » murmure Thibaut à côté de moi, les yeux écarquillés face à l’ampleur de la ville. En nous baladant, on se rend vite compte qu’on a atterri dans un Disneyland géant. Des hôtels, des restaurants, des spas… La ville entière semble avoir été conçue uniquement pour accueillir des touristes. Notre marche est ponctuée ici et là des « motorbike ! » que nous lancent les Vietnamiens désireux de nous emmener faire un tour sur leurs motos.

 

Les immeubles de Cat Ba

 

Ce n’est pas vraiment l’image qu’on se faisait de la plus grande île de la baie d’Along. Classé Réserve mondiale de biosphère en 2004 par l’UNESCO, l’archipel de Cat Ba abrite plus de 3860 espèces animales et végétales, dont certaines en voie d’extinction. Notre déception est donc grande alors que nous découvrons une île en construction.

Partout poussent d’immenses hôtels en béton. Il est difficile de trouver un endroit où dormir au calme, sans le bruit des marteaux piqueurs qui vient résonner de bon matin dans toute la ville. A mesure que nous prenons le temps de partir à la découverte de l’île, notre sentiment s’accroît.

 

L’hôtel en construction sur Cat Co 3

 

On ne tarde pas à comprendre que les chantiers ne se cantonnent pas à la ville seule. Sur les plages, la côte ou même à l’intérieur du parc national, d’immenses resorts vont voir le jour. Des projets de grande ampleur destinés aux touristes. Et pour cause, plus d’un million de visiteurs se rendent chaque année sur Cat Ba. En 2011, l’île a accueilli 1,1 million de visiteurs, dont 30 % d’étrangers.

Face à l’essor touristique qui s’empare de l’île, la ville de Haiphong et le groupe vietnamien Sun Group se sont unis autour d’un projet de développement touristique de Cat Ba. L’objectif est, d’ici 2020, de transformer l’île en zone d’écotourisme. L’éco-projet vise notamment à améliorer le réseau routier, le réseau d’égouts et à installer un téléphérique d’une vingtaine de kilomètres de long afin de relier les villes de Cat Ba et Cat Hai. De même, seuls des véhicules électriques seront autorisés. Le projet inclut également la construction d’un parc d’attraction, d’une gare, de trois terrains de golfe et du resort situé dans le parc national.

 

Une file de véhicules électriques

 

Le but poursuivi par Haiphong et Sun Group est de faire de Cat Ba un centre touristique international, attractif et pratique.

Un grand centre touristique, c’est précisément ce que nous voulions éviter en choisissant Cat Ba plutôt que la classique croisière sur la baie d’Along. Accessible depuis l’île, la baie de Lan Ha est réputée moins touristique que son aînée, plus calme et authentique. Si environ 600 jonques jalonnent la baie d’Along, seulement 100 bateaux parcourent celle de Lan Ha chaque jour.

Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994, la baie d’Along est considérée comme le site incontournable à visiter au Vietnam. Revers de la médaille, la baie est prise d’assaut par les touristes, accueillant jusqu’à 3 millions de visiteurs par an. Les jours d’affluence, il peut y avoir plus de 20 000 touristes dans la baie.

Son succès s’explique par son paysage féérique. Constituée de plus de 1600 îles et îlots disséminés sur une eau tirant sur le vert et le turquoise, la baie d’Along a été nommée parmi les sept nouvelles merveilles de la nature en 2011. Même si ce paysage presque mystique nous faisait rêver, nous avions entendu parler d’une véritable « usine à touristes » et avons préféré opter pour la baie de Lan Ha, dont les paysages sont tout à fait similaires à Along.

Depuis notre barque de pêcheur, nous avons la sensation que la baie nous appartient. Nous ne croisons qu’une poignée de bateaux pendant la journée. Notre pêcheur, avec sa petite embarcation, a aussi accès à des endroits plus reculés et isolés de la baie. Contemplatifs, nous passons plusieurs heures à observer les formations rocheuses spectaculaires posées sur l’eau calme. Sculptés par l’eau et le vent, les monts karstiques caractéristiques de la baie nous envoûtent, embrumés de leur voile de mystère. Nous dirigeons tranquillement le pêcheur, lui demandant de nous emmener dans de petits recoins formés par les rochers, et même sur une plage déserte au milieu de la baie qui sera nôtre pendant quelques heures l’après-midi.

 

La baie de Lan Ha

 

Malgré la beauté des lieux, nous ne pouvons pas fermer les yeux sur les effets bel et bien visibles du tourisme.

L’impact environnemental, d’abord. Si l’on est très satisfait d’être les seuls touristes, de pouvoir prendre des photos « authentiques » et de nous sentir aventuriers sur une petite plage déserte, le constat est tout de même amer : la baie est complètement polluée. Déjà dans le port nous avions pu le voir : des déchets plastiques, des morceaux de polystyrène, des bouteilles en plastique et autres canettes de soda qui flottent, ballottés par les vagues, ou encore des flaques d’essence qui brillent dans l’eau.

 

 

Les déchets dans l’eau du port

 

Le reste de la baie n’est pas mieux. Lors de notre virée sur la plage, nous n’hésitons pas à rassembler les détritus qui y ont échoué, nombreux. Lors de notre repas au restaurant, nous voyons le serveur ouvrir un paquet de cigarettes et jeter nonchalamment l’emballage plastique dans l’eau. Impuissants, nous ne pouvons que contempler le désastre. Les bateaux de croisières et les hôtels rejettent déchets et essence dans l’eau de la baie, perturbant les écosystèmes fragiles. A Along, il faut compter en plus avec les rejets des mines de charbon situées à proximité qui viennent contaminer l’eau[1].

Alors que notre journée dans la baie touche à sa fin, notre pêcheur nous guide vers l’un des villages flottants installés dans la baie. C’est l’une des particularités de la baie de Lan Ha. La petite embarcation se faufile dans les canaux formés par les rangées de maisons flottantes et nous entrons pour quelques minutes dans le quotidien de ces gens. Les enfants nous saluent depuis les petites terrasses flottantes. Une dame étend son linge à sécher. Une autre saute dans sa barque et dirige son embarcation à l’aide d’une longue rame. Les maisons sont dominées par les monts karstiques dont l’ombre commence à s’allonger à mesure que le soleil termine sa course dans le ciel.

 

Un village flottant de la baie de Lan Ha

 

Dans la baie d’Along, c’est un spectacle dont on ne peut presque plus profiter. En 2012, la province de Quang Ninh a pris la décision de déplacer progressivement les habitants des villages flottants vers la terre ferme. A l’origine au nombre de sept, ces villages, constitués d’environ six cents maisons flottantes, étaient habités par des pêcheurs et leurs familles. En raison de leur impact sur l’environnement et l’écosystème marin, ainsi qu’aux risques liés à leur sécurité pendant la saison des typhons, les autorités ont décidé de les retirer de la baie. Les habitants ont été déplacés sur le continent, dans une zone conçue spécialement pour eux appelée Cai Xa Cong, à environ 10 km de la ville d’Halong[2]. Le problème qui se pose est que les pêcheurs vivaient depuis des décennies sur la mer et dépendaient d’elle pour survivre. Loin de la mer et sans aucun soutien des autorités, la vie de ces gens a complètement changé.

Ces dernières années, la province a cependant réalisé que le mode de vie des habitants des villages flottants présentait un caractère unique et original, qu’il fallait conserver. Les villages constituaient aussi une destination touristique attractive. Certains sont donc restés en place dans la baie d’Along, mais uniquement pour le tourisme. L’objectif est là encore de faire de ces derniers villages un pôle touristique[3].

Notre impression est mitigée. Après quatre jours passés sur l’île de Cat Ba, on peut dire que le conflit entre protection et développement du tourisme est bien palpable. Dans un pays émergent comme le Vietnam, le tourisme est un pôle économique important. Mais jusqu’où ira cette course au développement ?

La surfréquentation des lieux touristiques comme la baie d’Along, la construction d’infrastructures inopportunes, ou encore la mauvaise gestion des déchets finiront par poser de graves problèmes à ces sites surexploités.

L’attrait principal de Cat B, outre sa proximité immédiate avec la baie d’Along, c’est aussi son parc national. Pour s’extraire un moment de l’agitation de la ville et du port, c’est l’endroit idéal où se balader. La randonnée qui serpente au sein du parc offre des points de vue éblouissants sur le reste de l’île et les montagnes de verdure qui la composent. Du haut du belvédère, un léger vent nous rafraîchit après l’heure de marche passée dans la forêt chargée d’humidité. Un énorme rocher nous permet de nous asseoir quelques minutes pour récupérer et admirer la vue qui s’étend jusqu’à la mer au dessus des monts verdoyants.

 

Vue sur le parc national de Cat Ba

 

Difficile d’imaginer qu’un lieu aussi préservé puisse devenir le terrain de jeu de Sun Group. Certaines parties de Cat Ba comme celle-ci sont encore empruntes de sérénité. Pourquoi venir y construire un parc d’attraction ? Ce projet ne va-t-il pas dénaturer le paysage et transformer un lieu qui se voulait calme et reposant au milieu de la baie d’Along en un temple du tourisme de masse ? Construire un hôtel dans les limites du parc national ne risque-t-il pas de mettre à mal les habitats naturels ?

 

Vue sur la baie de Lan Ha et les chantiers de construction

 

Autant de questions que l’on se pose et qui n’obtiendront réponse que dans quelques années après l’aboutissement des différents chantiers. Même si le projet de Sun Group et d’Haiphong se veut écologique, il semble illusoire de penser qu’un ouvrage de si grande ampleur n’aura pas d’impact sur la faune et la flore, aussi bien marines que terrestres de l’île. A titre d’exemple, l’île de Cat Ba est le refuge d’une espèce de singe en danger critique d’extinction, le semnopithèque de Cat Ba. Chassés massivement dans les années 1970 et 1980 pour la médecine traditionnelle, on ne compte aujourd’hui plus qu’une cinquantaine d’individus[4]. Refaire le réseau routier à proximité du parc national pourrait bien attirer plus de chasseurs de singes de Cat Ba et leur faciliter la tâche…

 

BILAN

Cat Ba, une déception ? Je pense que oui. Le bilan est quelque peu paradoxal. D’un côté, la beauté exceptionnelle de la baie de Lan Ha n’est plus à prouver. Nous avons adoré notre journée en bateau dans la baie et en avons profité d’autant plus que les bateaux de touristes n’étaient que peu nombreux. D’un autre côté, le sentiment de gâchis a tout de même été présent. Les constructions en béton qui poussent partout et viennent détruire l’environnement, les déchets qui s’accumulent sur l’eau et les plages ne permettent pas d’apprécier pleinement l’île de Cat Ba. La volonté du gouvernement de transformer l’archipel en un centre touristique ne va probablement rien arranger à ces problèmes, qui vont se multiplier avec le nombre de touristes.

 

 

 

 

[1] http://whc.unesco.org/fr/soc/1144

[2] https://www.indochina-junk.com/fr/baie-halong-village-flottant-passe-aujourd-hui/

[3] https://www.lecourrier.vn/danciens-villages-flottants-ouverts-aux-touristes/451173.html

[4] https://tuoitrenews.vn/business/40995/vietnams-cat-ba-archipelago-faces-threats-from-mammoth-tourism-project

Vous avez récemment lu

Rendez-vous en terrain connu : chez les Lo Lo noirs

RENCONTRER LES ETHNIES DU NORD

Le Vietnam, pays de propagande

Sur la route du nord du Vietnam – Sites culturels et historiques

Road Trip à moto au Vietnam : notre expérience

Disqus shortname is required. Please click on me and enter it

LEAVE A COMMENT

Un monde en patrimoine

Un monde en patrimoine : Voyager, S'émerveiller. Suivez nos pérégrinations à travers l'Océanie et l'Asie.

Notre Instagram

WP-Backgrounds Lite by InoPlugs Web Design and Juwelier Schönmann 1010 Wien