Il est 20h00 du soir. Il fait nuit noire sur Tsenkhermendal. Deux semaines plus tôt, un bus local nous avait déposés au bord de la route, devant l’un des restaurants de ce village perdu à 3h30 à l’est d’Oulan-Bator. Enfin, peut-on parler d’un village quand il ne s’agit que d’une dizaine de restaurants alignés le long de l’unique route bitumée qui relie la capitale mongole au reste du pays ? Disons qu’il s’agit plutôt d’un relais routier où les seuls visiteurs sont des conducteurs de passage, désireux de manger une soupe de mouton et de boire un verre de thé au lait avant de reprendre le volant. Nous avons atterri dans le restaurant de la famille d’Oyuna qui nous loge et nous nourrit en échange de quelques heures de travail quotidien.Voilà deux semaines que nous sommes en volontariat, et nous testons ce nouveau mode de voyage hors des sentiers battus, à la découverte de l’autre. Mais ce soir est un soir particulier. Il est 20h et nous attendons Tsegui et Bagui, deux amis d’Oyuna ; deux nomades qui vont nous accueillir quatre jours chez eux, au milieu des steppes mongoles.

S’enfoncer dans la nuit…

Nous entendons le vrombissement du moteur du véhicule qui va nous emmener. Nous sortons avec nos affaires et tombons sur une minuscule Hyundai remplie à ras bord de vivres, d’outils, de draps et d’affaires en tout genre.

Tsegui, toute souriante, nous serre la main, enchantée de nous rencontrer. Elle est habillée comme pour la ville, pantalon et pull chamarré, et porte des boucles d’oreilles. Bagui est un homme bedonnant et très souriant, en pantalon et bottes crottés. Il s’affaire à remplir la voiture de nos sacs et des quelques nourritures offertes par Oyuna.
Nous grimpons dans la voiture. Une odeur âcre de gaz flotte dans la carlingue et nous partons en pétaradant. Après trois kilomètres, le véhicule sort de la route et plonge le long du bas-côté sur une pente de gravier à peine perceptible, et nous nous enfonçons dans la nuit.

Il n’y a plus aucune lumière à l’horizon. Nous sommes dans le noir absolu. Seules les deux phares jaunes du bolide éclairent à dix mètres devant nous. Bagui s’arrête soudain. Une masse sombre nous barre le chemin, long serpent noirâtre. Une rivière qu’il faut traverser. Bagui respire un bon coup et s’élance. La voiture avance au milieu du cours d’eau et atteint la berge opposée sans difficulté. Le système au gaz n’aime pas l’eau. Le moteur tousse et manque de s’arrêter. Bagui rétrograde et la voiture repart de plus belle, comme si rien ne s’était passé.
Le trajet dure plus d’une heure. Nous franchissons deux autres rivières. Bagui fait de furieuses embardées pour éviter de gros cailloux. La voiture saute dans tous les sens, et nous aussi à l’intérieur, ballotés par l’état déplorable du chemin. Après près de 70 kilomètres d’effort, Tsegui nous annonce que nous ne sommes plus très loin. Nous ne voyons rien tant la nuit sans lune est sombre. La voiture s’enfonce de plus belle, roulant dans un champ boueux, évitant nids-de-poule et ornières profondes.

Nous nous arrêtons enfin. Nous y sommes. Le moteur souffle profondément, comme si l’air venait seulement de ré-atteindre ses poumons après dix minutes d’apnée. Dans la nuit, à la lueur des phares restés allumés, nous voyons une yourte. Max, un énorme chien poilu, vient nous renifler et nous saute dans les bras, tout excité de n’avoir vu personne de la journée.

Tsegui veut d’abord nous montrer les toilettes. Nous marchons une cinquantaine de mètres dans le noir. Les phares s’éteignent soudainement et nous ne voyons plus rien. La nuit nous submerge. La vraie nuit, profonde, pesante, sans source lumineuse. Le ciel étoilé est plus intense qu’à n’importe quel autre endroit. Nos yeux s’habituent à cette obscurité et des millions d’étoiles apparaissent et brillent sans que leur lumière ne nous atteigne. Plus fou encore, la voie lactée s’étend d’un bout de l’horizon à l’autre, arc de cercle parfait et séquence impossible à observer ailleurs que dans ces zones les plus reculées du monde. A notre gauche, nous entendons des moutons qui semblent être en grand nombre. Nous marchons entre les bouses de vache qui jonchent le sol. Et nous arrivons aux toilettes qui ne sont constituées que d’un trou creusé dans le sol entouré par trois parois de rondins de bois en guise de protection visuelle. Sensation d’un saut dans le passé. Plus tard, il faudra les retrouver.

Deux yourtes pour le prix d’une…

 

Nous revenons sur nos pas et rentrons dans la yourte du couple. Cette maison qui semble ridiculement petite de l’extérieur est en fait assez spacieuse une fois que nous sommes dedans. Deux lits, des seaux et quelques ustensiles entourent une petite table et un poêle à bois, essentiel pour chauffer le lieu et faire la cuisine. Bagui y insère des bûches et des bouses de vache toutes sèches. Le repas est assez sommaire : quelques légumes, des morceaux de viande, du pain, du yaourt caillé et du Tsai, sorte de thé noir au lait salé.

Le repas passe, nous digérons lentement, un peu groggys par le voyage. Tsegui et Bagui ne parlent pas anglais et c’est par gestes qu’ils nous invitent à remettre nos manteaux et à remonter dans la voiture. Nous ne comprenons pas vraiment ce qu’il se passe. Nous roulons à nouveau au milieu des steppes pendant presque trente minutes. Puis nous arrivons au bord d’une seconde yourte. Bagui active un nouveau feu dans le poêle central et la chaleur se diffuse agréablement. Nous nous mettons à l’aise, en tailleur sur les tapis et décidons d’offrir nos cadeaux : des chocolats et une bouteille de vodka que nous avons ramenés pour le couple. Ce que nous ne savions pas c’est qu’il est de tradition locale de finir les cadeaux dès la première nuit. Et c’est gaiement que Bagui nous sert des verres de vodka pure, les uns après les autres. Nous ne pouvons plus en avaler tant elle est forte mais il faut pourtant la finir. Après quelques nouvelles rasades, bien imbibés, nous entamons une partie d’osselets, jeu mongol traditionnel.

Et c’est ensuite que nous allons nous coucher. Tous les deux, serrés sous des duvets, sur un lit simple au cadre de métal. Tsegui et Bagui se couchent sur le lit simple qui est posé de l’autre côté de l’unique pièce.

Tsegui et Bagui : semi-nomade…

Il est aux alentours de 6h lorsque la lumière du jour naissant s’infiltre dans la yourte depuis le trou zénithal. Les dernières braises du poêle fument encore.

Nous nous levons immédiatement pour découvrir ce paysage que nous n’avions pas vu la veille au soir. Tsegui fait chauffer de l’eau pour un thé matinal puis sort s’occuper du fourrage des bêtes. Bagui est déjà en train de couper du bois. Nous baissons la tête pour passer la petite porte basse de l’habitation.

Et là, stupéfaction au milieu de nulle part. Au cours de nos vingt mois de voyage, nous en avons vu des milieux de nulle part. En fait, notre globe en est criblé. Partout, des « bout du monde ». Mais alors là, c’est sans pareil.

La yourte entourée d’enclos à bétail en bois est posée sur la pente naissante d’une colline. Autour de nous, le paysage vallonné et désertique se déroule à perte de vue, à des kilomètres à la ronde.

Des arbres décharnés poussent ici et là, tous secs et solitaires. A quelques encablures, un mont plus haut que les autres est entouré d’arbres rassemblés en forêt. En contrebas coule une rivière. Le paysage de fin d’automne est jaune, orange, ocre et marron. L’herbe est rase, brûlée par le gel nocturne. Les premières lumières du jour donnent une teinte rougeoyante à la nature. L’impression de sérénité est puissante. Nous sommes estomaqués par ce paysage hors du commun et peinons à croire ce que nous sommes en train de vivre.

Petite particularité, les enclos sont construits en bois et consolidés de bouses de vache séchées.

Nous reprenons rapidement la voiture pour retourner à la première yourte, celle où nous avions mangé le soir précédent. La petite Hyundai passe au milieu des champs, dans de véritables bourbiers que nul n’emprunterait par chez nous avec un si petit véhicule. Nous arrivons à la rivière qui serpente entre les monts. Elle est littéralement gelée et ce sont les roues de la voiture qui cassent la glace peu épaisse.

Tsegui et Bagui sont en fait des semi-nomades. Ils possèdent quatre yourtes qui ne bougent jamais d’emplacement et se situent à quelques kilomètres à vol d’oiseau les unes des autres, et chacune est utilisée à une saison différente. Nous arrivons justement au moment où le changement de yourte va s’opérer. C’est encore celle d’automne qui est utilisée pour les travaux de jour mais nous dormons dans la yourte d’hiver que Tsegui s’apprête à décorer pour la période d’hibernation.

Une journée bien rythmée

 

Mais la journée doit commencer. Le couple de Mongols a du pain sur la planche. Après un copieux petit déjeuner composé principalement de pain et d’öröm, de la crème grasse de lait, saupoudrée de sucre, la journée de travail commence. Les nomades de Mongolie ne pratiquent aucune sorte d’agriculture, la terre est bien trop aride pour ça.

Les Mongols sont un peuple d’éleveurs de bétail, et notre charmant couple perpétue la tradition. Il se partage avec une autre famille un troupeau de chèvres et de moutons d’environ deux cents têtes, une cinquantaine de vaches et de veaux, ainsi que deux chevaux utiles pour les travaux d’élevage.

Le troupeau d’ovins est relâché dans la steppe. Les animaux s’éloignent de quelques kilomètres mais restent toujours ensemble. Les hommes perchés sur leurs chevaux, et à l’aide du chien Max, galopent après les bêtes pour les diriger. Nous aurons d’ailleurs à plusieurs reprises l’occasion de courir derrière les chèvres et les moutons pour les rassembler et les ramener vers le camp.

Les femmes s’occupent des bovins. Nous constatons d’ailleurs que les tâches sont bien réparties suivant les sexes. Tsegui habille Cannelle en Mongole et l’amène avec elle pour traire les vaches. Pas plus d’un litre par femelle n’est prélevé chaque matin, pour la consommation personnelle et quotidienne de la famille ; le reste du lait revient au petit veau qui tête librement sa mère.

Il semble impossible pour Tsegui de me laisser traire une vache, moi qui suis un homme. La femme ne s’occupe que de Cannelle qu’elle prend sous son aile, telle sa fille de quelques jours, et se désintéresse totalement de moi. Nous apprécions encore plus de ne pas être dans un circuit touristique aux activités programmées mais de nous retrouver, hasard du voyage, avec de vrais nomades qui respectent encore à plein les traditions de cette vie reculée.

Une chèvre s’est blessée à la patte. La pauvre bête souffre mais il est impossible de la porter chez un vétérinaire. Il faut donc abréger ses souffrances. J’ai la grande surprise d’assister Bagui dans la mise à mort de l’animal, son éviscération, le nettoyage de tous ses organes et de sa peau. Cette dernière est d’une grande valeur et deviendra du cachemire : tissu précieux dont les peuples Mongols sont les principaux producteurs.

Je tiens même les pattes avant de la chèvre au moment où Bagui racle l’intérieur de la peau ouverte pour récupérer le sang. Rien de se perd au milieu des steppes.

Au déjeuner, nous dégustons les tripes soigneusement nettoyées et bouillies dans l’eau. De la rate aux intestins en passant par l’estomac, le foie et tous les organes communs aux mammifères, rien ne nous est épargné. Nous testons ces mets bruts et non assaisonnés, nous grimaçons à l’odeur et aux goûts puissants. Tsegui sourit, Bagui est hilare, tous deux compatissants. Nous n’aurons pas le loisir de goûter la viande de chèvre que nous verrons pendues en train de sécher pendant trois jours à l’armature de la yourte.

Chaque matin, Tsegui s’occupe de traire les vaches avant de confectionner plusieurs produits à base du lait frais : une espèce de beurre crémeux et même des petits palets de yaourts qu’elle fait sécher sur le toit de la yourte. Ses activités se font principalement autour du camp. Bagui, quant à lui, tue les animaux, prépare la viande et part souvent dans les steppes pour rassembler les troupeaux ou chercher du bois. L’après-midi est plus calme.

De temps en temps, le couple conduit la voiture près de la rivière et y remplit des bidons, unique ravitaillement en eau possible.

 

Le jour tombe vite et nous apprécions de nous retrouver dans la yourte qui agit comme une bulle protectrice au cœur d’un environnement peu accueillant. La chaleur du poêle peut être intense dans cette maison de bois et de peau. Rien ni personne ne vient jamais troubler cette sérénité propice à la méditation et au repli sur soi. Dans les croyances nomades, les esprits des ancêtres sont présents dans le feutre qui recouvre la yourte et servent à protéger ses occupants du monde extérieur.

A notre arrivée à Oulan-bator, trois semaines plus tôt, nous avions été hébergés par une famille vivant dans une yourte dans le quartier de la capitale réservé aux anciens nomades devenus sédentaires. Nous avions remarqué qu’une corde partant du trou zénithal de la yourte pendait à l’intérieur et venait s’entrelacer dans les solives de bois composant le toit. Chez Tsegui et Bagui nous avons retrouvé cette corde recouverte de feutre. Nous pensions au départ qu’il s’agissait d’un élément servant à la construction de la yourte. C’est Tsegui qui nous a permis de comprendre que les ancêtres présents dans le ciel rentrent dans la yourte via le trou et se répandent dans le feutre du toit grâce à cette corde.

Les monts sacrés qui nous entourent, les arbres où vivent les ancêtres et les sources magiques sont essentiels pour les nomades. Ils font partie d’une vie précaire mais d’une richesse sans limites. A quelques encablures de la yourte d’hiver, nous aurons d’ailleurs l’occasion d’enlaçer un arbre magique et de demander aux ancêtres chance et prospérité.

Nous passerons quatre jours très identiques au premier. C’est le troisième jour que nous décidons de gravir le mont sur les pentes duquel repose le campement d’automne. La pente est raide et la montée s’avère difficile. Arrivés au sommet, nous rencontrons le petit cairn sacré que nous retrouvons au sommet de chaque colline et nous pouvons constater à quel point les yourtes sont perdues au milieu de l’immensité des steppes arides. Le point de vue est époustouflant.

Tsegui et Bagui vont nous adopter comme leurs enfants et nous faire de nombreux cadeaux. Nous apprendrons que nous sommes en fait les premiers Occidentaux à être accueillis par ce couple, d’où cette incroyable hospitalité. Nous en gardons le souvenir d’un sentiment de rareté et d’unicité comme nous n’en avons que rarement vécu. Le dernier matin, nous nous habillons même d’un deel et d’une robe traditionnels, souvenir photographique d’une vie.

Une vie rythmée dans le silence…

 

Le silence qui règne dans les steppes est ahurissant.  Depuis, j’ai fait maintes fois le test de me taire. Il y a toujours une voiture qui vrombie au loin, une horloge qui cliquette, un voisin qui murmure. Au fond du désert australien, il y avait toujours un oiseau piaillant, le souffle du vent, un bois qui craque. Je n’ai jamais vécu un silence comme celui que j’ai vécu dans les steppes de Mongolie. Au troisième soir, à deux cents mètres du campement, je me suis tu. Tout à coup, je n’entendais plus rien. Le soleil se couchait, aspergeant le sol, les montagnes et les arbres d’une couleur orangée puissante et saturée. Un troupeau trop lointain pour faire parvenir ses bêlements à moi, une faune absente, un vent inexistant. Aucun bruit. Un silence lourd dans les oreilles. Très difficile à définir. Comme si la nature toute entière mourait en attente de la résurrection du matin suivant. Sans aucune autre forme de définition littérale : un silence absolu. Les nomades respectent leur nature, leur temps et ce calme assourdissant qui rythment leur vie.

Les nomades parlent peu, ou alors par gestes. Ils s’observent, se saluent de la tête, se sourient, vident un verre de vodka en se regardant, vivent au présent. Parfois, dans la nuit, un rire vient troubler la pesanteur du silence. Et c’est beau.

Moment serein par excellence fut cette chevauchée au coeur des steppes, Cannelle seule sur son fier destrier, style I’m a poor lonesome cowboy !

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