Uluru : Monter ou ne pas monter ?
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Uluru : Monter ou ne pas monter ?

Après un trajet long de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’Outback, nous voici enfin arrivés à destination : le tant attendu parc national Uluru-Kata Tjuta.

Depuis que nous avons atterri à Sydney, quelques mois plus tôt, nous rêvons de voir Uluru, le célèbre rocher rouge. Et pour cause, il s’agit d’un symbole de l’Australie, le site emblématique du Centre rouge. Il est dans tous les guides, sur toutes les photographies représentant l’Australie.

Vieux de 500 millions d’années, ce rocher de grès est un inselberg, un relief isolé qui domine le désert. Avec ses 350 mètres de haut et ses 9 kilomètres de circonférence, Uluru est le deuxième plus grand du monde, derrière le Mont Augustus situé en Australie-Occidentale.

 

 Uluru

 

Nous passerons trois jours complets dans le parc, tout simplement parce que le ticket que l’on peut acheter à l’entrée coûte 25 $ pour une durée de trois jours. Nous voulons vraiment nous imprégner de ces lieux sacrés. Uluru est visible des dizaines de kilomètres avant d’atteindre l’entrée du parc national. Par ailleurs, plusieurs lookouts à Yulara, le village touristique le plus proche, offrent une vue imprenable sur le site et nous en donnent déjà un avant-goût.

 

Uluru vu depuis Yulara

 

Ce premier matin, nous nous levons à 4h30 pour être sûrs d’arriver à l’entrée du parc dès 6h, à l’ouverture. Nous ne voulons pas manquer le lever de soleil.

Depuis les plateformes d’observation, les touristes se pressent déjà, s’agglutinant les uns aux autres. Nous préférons ne pas rester au milieu de la foule, et trouvons un endroit dégagé un peu plus bas, le long d’un petit chemin de randonnée. Il fait froid à cette heure, et on grelotte en fixant la masse colossale qui s’étend devant nous et apparaît de plus en plus clairement devant nos yeux. La silhouette se matérialise doucement jusqu’à ce que les premiers rayons de soleil frappent le rocher. Les couleurs, ternes une seconde auparavant, s’embrasent alors soudainement. Le rouge crépite et flamboie pendant quelques minutes dans des reflets oranges et roses magnifiques. Le spectacle vaut le coup d’oeil.

 

 

  

 

 

Un peu plus tard, en arrivant à la base d’Uluru, nous constatons qu’un choix s’offre aux visiteurs : escalader le rocher ou en faire le tour le long d’un chemin de randonnée de 10 km. Nous savons déjà que nous ne l’escaladerons pas.

Nous connaissons le débat qui se joue autour de cette question – grimper, ou ne pas grimper. Des panneaux viennent rappeler par ailleurs à l’entrée du chemin d’escalade que les Anangu – les propriétaires aborigènes traditionnels d’Uluru – sont formellement opposés à l’ascension.

 

 

Déjà pour des questions de sécurité et d’écologie, il n’est pas recommandé d’escalader Uluru. Plus de 35 personnes sont décédées durant la marche, et de nombreux accidents se sont déjà produits, menant à des sauvetages coûteux et dangereux. Monter les 348 mètres jusqu’au sommet est un exercice difficile, rendu d’autant plus périlleux par l’érosion de la roche, devenue lisse et glissante sous les pieds des touristes qui grimpent depuis les années 1950. Il faut dire qu’Uluru, découvert et renommé Ayers Rock par William Gosse en 1873, connaît une croissance touristique fulgurante depuis les années 1940. Aujourd’hui, sur les 300 000 visiteurs annuels, environ 20 % entreprennent l’escalade.

L’impact écologique est également à prendre en considération. Les visiteurs du parc qui choisissent de monter au sommet laissent derrière eux – intentionnellement ou non – des détritus (mouchoirs, bouteilles d’eau, etc.) qui ont évidemment des conséquences néfastes sur le site. Lorsqu’il pleut, tous ces déchets sont emportés jusqu’aux trous d’eau formés à la base de l’inselberg, où ils polluent les habitats de nombreuses espèces de grenouilles, oiseaux, reptiles et autres animaux.

 

Mutitjulu Waterhole

 

Devant nous, des dizaines de personnes sont déjà au sommet. Le chemin, pourtant, est fermé pour la journée pour cause de vents violents. Les intempéries rendent la montée encore plus dangereuse et il n’est apparemment pas rare de s’en voir interdire l’accès à cause de trop fortes températures, de pluie ou d’orages. Nous nous étonnons donc devant tous ces gens qui grimpent malgré tout, en dépit du bon sens et du respect dû aux propriétaires du site.

 

Le chemin est fermé ; et pourtant quelques personnes ont décidé de faire fi de l’interdiction

 

Pour les Anangu, escalader Uluru relève de la profanation d’un site sacré. L’escalade n’est pas permise selon leurs lois traditionnelles, appelées Tjukurpa en langue Anangu. Tjukurpa est un mot qui a plusieurs significations. Il désigne ainsi le Temps du Rêve, pendant lequel les ancêtres ont créé le monde tel qu’on le connaît. Il explique l’origine de toutes choses. Il se réfère aussi aux Lois qui régissent le monde et qui définissent les relations entre les hommes, les animaux, les plantes et la terre. Tjukurpa est à la base du système religieux, social et juridique des Anangu. Il ne change jamais, et les Aborigènes ne sont autorisés à en divulguer que certains aspects.

Les Anangu se doivent de respecter leurs Lois et de prendre soin de leurs terres en suivant les principes dictés par Tjukurpa. Uluru a une signification particulière en ce qu’il a été créé par les ancêtres, qui ont emprunté le chemin aujourd’hui foulé par les touristes sur son sommet.

Malgré tout, l’escalade est autorisée d’un point de vue légal : les Aborigènes ne semblent pas avoir le dernier mot dans cette affaire. C’est en 1958 qu’Uluru est devenu un parc national, mais les Aborigènes ont alors été tenus à l’écart de sa gestion. Le 26 octobre 1985, après des années de négociation, le gouvernement australien a enfin rendu aux Anangu la propriété du site, titre de propriété qui a alors été loué au gouvernement fédéral pour 99 ans. Depuis 1985, le parc national est géré conjointement par les Aborigènes et l’Agence des Parcs Nationaux mais la voix des Anangu sur la question met visiblement du temps à être entendue.

 

Jennifer Taylor, The Working Together Painting : Uluru est désigné au centre par le rond rouge. Autour de lui, les figures en forme de U représentent les membres du management : huit Anangu en marron et quatre Piranpa en blanc. A droite, les pieds nus symbolisent le lien à la terre des Aborigènes. A droite, les chaussures montrent les connaissances scientifiques des Blancs.

 

Les Anangu invitent les visiteurs, plutôt que de grimper, à changer leur perspective. Uluru n’est pas un lieu à conquérir mais à comprendre et auquel se connecter de manière spirituelle.

 

Il semble difficile de croire que toutes ces personnes qui entreprennent l’ascension ignorent simplement que le rocher est sacré pour les Aborigènes. En plus du panneau situé stratégiquement à l’entrée de l’escalade, les cartes de randonnées du parc et les brochures vendues 2$ au Centre d’Informations le rappellent et l’expliquent également. L’information est diffusée largement.

Si les grimpeurs continuent d’affluer, c’est parfois par défi : l’ascension est difficile et certains veulent accomplir un exploit physique, ressentir des émotions fortes et dominer cette icône. Mais il y a aussi un manque de tolérance envers les traditions aborigènes. Je me rappelle encore ce campeur australien que nous avions rencontré à la ferme de Nélia, qui réfutait tous les droits que les Aborigènes pourraient réclamer sur le site :

« Les Aborigènes prétendent qu’ils étaient là avant nous et donc qu’ils possèdent Uluru. Mais de toute façon, il y a toujours quelqu’un avant ».

Pourtant, l’histoire de l’Australie est claire : avant James Cook et les premiers explorateurs de la fin du XVIIe siècle, les Aborigènes vivaient en Australie depuis plus de 50 000 ans (voir l’article La Préhistoire de l’Australie). Et ils ont été les premiers homos sapiens à fouler le continent australien, il n’y a jamais eu personne avant eux. Les peintures qui ornent les cavités et grottes d’Uluru montrent bien que l’endroit sert d’abri aux Aborigènes depuis des milliers d’années.

Le problème vient d’une méconnaissance et d’une ignorance des croyances aborigènes. Le campeur de Nélia ajoutait encore : « Pourquoi auraient-ils le droit d’interdire l’escalade d’Uluru ? Le rocher appartient à tout le monde, on devrait pouvoir faire ce que l’on veut. »

Les Australiens que nous avons rencontrés sont nombreux à ignorer les traditions des Aborigènes. Il faut par ailleurs rappeler que le site d’Uluru a d’abord été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité en 1987 pour ses valeurs naturelles, soit son exceptionnelle beauté, sa géologie, ses animaux et ses plantes. Ce n’est qu’en 1994 que le site a également été classé par l’UNESCO pour ses valeurs culturelles, donnant alors une reconnaissance internationale à la culture et aux croyances des Aborigènes. Si désormais Uluru est l’un des seuls biens à faire partie des deux listes, ses valeurs culturelles ont été reconnues plus tardivement.

Aujourd’hui, il serait temps de faire preuve d’un peu plus de tolérance. Notre guide, un ranger aborigène d’une trentaine d’années, nous le répète lors de la visite guidée le long de la Mala Walk le lendemain matin :

« C’est comme si nous voyagions à l’étranger et décidions de garder nos chapeaux dans une église ou de ne pas retirer nos chaussures avant d’entrer dans une mosquée. Il faut respecter les croyances des autres, même si ce ne sont pas les nôtres. »

Les Anangu invitent les visiteurs, plutôt que de grimper, à changer leur perspective. Uluru n’est pas un lieu à conquérir mais à comprendre et auquel se connecter de manière spirituelle.

 

Kata Tjuta (Monts Olga) et Uluru au loin

 

Il semblerait maintenant que la question qui fait débat depuis des années sera définitivement réglée d’ici deux ans. En octobre 2017, le gouvernement australien a enfin annoncé la fermeture de l’escalade d’Uluru. Le chemin fermera le 26 octobre 2019, date anniversaire du retour du titre de propriété aux Anangu. Cette période de deux ans a été mise en place pour éviter aux agences ayant déjà vendu des tours organisés incluant la montée d’Uluru de se retrouver en porte-à-faux avec leurs clients.

Quant à nous, nous restons fiers, lorsque nous croisons d’autres backpackeurs qui nous demandent : « Alors vous avez grimpé ou fait le tour ? », de pouvoir simplement répondre « On a fait le tour. » Mieux vaut admirer Uluru de tous les points de vue possibles et voir ses couleurs changer tout au long de la journée ; écouter la terre et se connecter aux esprits des ancêtres qui habitent encore le site.

 

Uluru domine le paysage environnant

 

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