COUCHSURFING SUR LE LAC BAÏKAL

par Mai 9, 2020Russie0 commentaires

C’est à bord d’un train au départ d’Oulan-Oudé que nous contemplons pour la première fois les eaux bleu profond du lac Baïkal. Cette immensité tranquille, qui constitue la plus grande réserve d’eau douce du monde, nous en rêvions depuis plusieurs semaines déjà. Maintenant que ses berges se dessinent enfin derrière les vitres du train et que nous apercevons les pics décharnés des montagnes sibériennes qui le bordent, nous savons que nous touchons au but.

Voyager en Sibérie ne paraît pas chose aisée, pourtant nous l’avons fait sans rencontrer de difficultés particulières. Après avoir quitté la Mongolie et traversé la frontière, c’est en bus que nous avons rejoint Oulan-Oudé, la capitale de la Bouriatie située à une centaine de kilomètres à l’est du Baïkal. Avec un visa de trente jours seulement, nous sommes obligés de faire des choix et la capitale bouriate ne fait pas partie des villes que nous allons visiter. C’est malheureux, mais c’est seulement après une nuit et un passage rapide à la tête monumentale de Lénine que nous reprenons la route. Irkoutsk, située de l’autre côté du Baïkal, près de sa rive ouest, nous servira de point de départ vers le lac.

C’est donc depuis ce train qui nous emmène doucement de l’autre côté du mythique Baïkal que nous découvrons pour la première fois sa surface tranquille. La voie ferrée suit sa rive sud sur un peu plus de deux-cents kilomètres ; pour en profiter, nous avons choisi d’effectuer le voyage de jour. Si le temps se gâte au-dessus du lac, l’amoncellement de nuages noirs ne suffit pas à ternir ses couleurs ni l’impression de calme qui se dégage de ce paysage surréaliste – le Baïkal est en effet réputé pour la transparence de ses eaux. Captivés par sa beauté, nous ne voyons pas les heures passer.

Notre arrivée à Irkoutsk interrompt notre rêverie. Nous ne passerons que deux jours à visiter la ville ; c’est le lac qui captive notre attention, et tout particulièrement l’île d’Olkhon. Située au milieu du Baïkal, elle est le centre du monde sacré pour les chamans. S’y rendre n’est pas évident : le seul moyen est d’emprunter une route longue de plusieurs heures, puis un ferry.

Il nous faudra une journée entière pour rejoindre Khoujir, la ville principale de l’île. Entassés dans un mini-van, le paysage défile, monotone. Les tons bruns des steppes et les arbres dénudés nous rappellent que l’automne s’est installé sur ces terres désolées de Sibérie. Après la traversée en ferry, il n’y a plus de route goudronnée ; ce ne sont plus que des sentiers cahoteux qui jalonnent l’île et c’est au bout de l’un d’entre eux que se dessine enfin Khoujir. Avec moins de 2000 habitants et seulement quelques dizaines d’habitations, il faudrait parler d’un village plus que d’une ville.

Le village de Khoujir

Sur la plateforme Couchsurfing, nous avons pris contact quelques jours auparavant avec Sergeï, le sonneur de cloches. Sa maison est située juste à côté de l’église orthodoxe, en haut d’une colline qui surplombe les autres habitations et les rives du Baïkal. Son accueil est chaleureux et c’est avec surprise que nous emménageons dans une isba qui nous est réservée. Sergeï a la bonté de mettre à la disposition des voyageurs de passage une petite maison qu’il a construite en face de la sienne et qu’il a affectueusement baptisée Philoxenia, « amour de l’étranger » en grec.

Après les longues heures de route, poser nos sacs le temps d’une semaine est loin d’être déplaisant. La maison est confortable, composée de deux pièces pourvues de plusieurs lits, d’une cuisine équipée et d’une douche. Comble du bonheur, il y a même un lave-linge ! Les toilettes sont situées à l’extérieur, au fond d’un terrain où vivent les chèvres élevées par la famille. Pour nous qui venons de passer près d’un mois au beau milieu des steppes mongoles sans aucun confort, c’est le grand luxe.

Les premiers jours, nous prenons le temps de découvrir le village et ses isbas, les maisons en bois traditionnelles russes. Le paysage environnant ressemble justement à la Mongolie que nous venons de quitter. D’un côté, ce sont les steppes dénudées qui s’étendent à perte de vue, de l’autre c’est ce lac omniprésent qui emprisonne la baie de Khoujir. De toute part, la vue est dégagée et nous offre un panorama à couper le souffle. Le village donne une impression d’inachevé : ses maisons inclinées de part et d’autre des chemins de poussière pourraient s’effondrer sans que personne ne s’en étonne.

Il n’y a qu’un supermarché et quelques commerçants ; l’approvisionnement est difficile, et le trajet long pour rejoindre le continent. L’omoul, le poisson endémique du Baïkal en voie d’extinction, est présent sur toutes les tables.

Si le sentiment d’isolement est déjà fort en automne, il faut s’imaginer la vie sur l’île en plein hiver, alors que le lac est prisonnier des glaces. Cette étendue mouvante, impressionnante, rythme la vie du village ; ses cycles alternant gel et dégel montrent le passage des saisons. Le climat, encore doux en ce mois d’octobre, refroidit à mesure que l’hiver se rapproche. Bientôt, les habitants n’arpenteront plus les chemins de terre qu’emmitouflés. Bientôt, les flaques de boues qui recouvrent les allées se figeront en plaques de verglas. Bientôt, les cristaux de glace prendront l’assaut du plus grand lac de Russie.

Pour notre hôte, qui a vécu plusieurs années à Paris, la vie sur Olkhon permet de se ressourcer et de retourner à l’essentiel. Cette vie, il l’a choisie. De ses mains, il a bâti la maison dans laquelle il a installé sa famille. Il travaille d’arrache-pied, tous les jours, pour améliorer leur confort et pour aider la communauté de Khoujir.

Ce n’est que notre deuxième expérience de Couchsurfing, et nous ne pouvions pas espérer mieux ! Sergeï est en effet un homme hors du commun. Ce polyglotte a beaucoup voyagé, et c’est d’ailleurs à Paris qu’il a rencontré sa femme Anastasia. Il maîtrise parfaitement le français, tout comme l’anglais, l’allemand, le grec et le russe. La théologie et la foi occupent une place prépondérante dans sa vie, et c’est après des études de philosophie qu’il a choisi de se retirer quelques temps dans un monastère orthodoxe du Mont-Athos, en Grèce.

Lors de notre première soirée en sa compagnie, Sergeï nous régale de ses récits de voyage à travers le monde et de sa soif de découvertes et de connaissances. Après plusieurs années de vadrouille et sa retraite monacale, il retourne à Moscou avec sa femme, Anastasia, et apprend l’existence de l’île d’Olkhon. Une veuve d’Irkoutsk a entrepris d’y construire une petite église orthodoxe. Intrigué, le couple décide de s’y rendre.

A leur arrivée sur l’île, l’électricité venait tout juste d’être installée. Les conditions de vie étaient rudes, dignes de la vie qu’on peut se représenter en Sibérie. Sergeï s’est rapidement mis au travail et a construit une isba russe tout en bois, spacieuse et confortable. Après plusieurs années de labeur, il a même installé à l’étage deux chambres d’hôtes pour accueillir les touristes qui souhaitent visiter l’île. Doué de ses mains, il a également construit une aire de jeux près de l’église, sur les falaises qui surplombent l’eau. Si le plus gros est terminé, il reste néanmoins quelques menus travaux à réaliser.

Lors de notre semaine auprès de Sergeï et des siens, nous essayons d’aider du mieux que nous pouvons. Goudronner un toit pour le rendre hermétique, repeindre un mur, isoler les citernes d’eau situées en contrebas de la maison, les petites tâches sont nombreuses. Nous cuisinons aussi pour nos hôtes, pour leur rappeler la cuisine française qu’ils connaissent déjà. Sergeï a une nouvelle obsession : transformer le terrain aride qui entoure sa maison en jardin agréable et verdoyant. La tâche ne s’annonce pas simple considérant la rudesse du climat et la dureté du sol. Il faut commencer par aplanir le dénivelé et préparer la terre, pour l’instant stérile. Ce travail lui prendra plusieurs années, mais nous ne doutons pas qu’il réussira.

Pour nous remercier, nous sommes invités à passer plusieurs soirées dans le banya que Sergeï a, encore une fois, construit de ses mains. Au bout du terrain, il vient de terminer l’installation de l’électricité dans le petit cabanon en bois. Apparus pour la première fois au XVIe siècle, les banyas restent une tradition importante dans la vie des russes. Si ces bains sont censés être publics, il n’est pas rare aujourd’hui que des particuliers – comme Sergeï – possèdent leur propre banya. C’est la première fois que nous découvrons cette sorte de sauna et que nous expérimentons le bain russe !

Constitué de deux salles, le banya construit par Sergeï a beaucoup de charme. Il nous rappelle les petits chalets de bois qu’on trouve à la montagne. La première pièce est une sorte d’antichambre. Elle est pourvue d’un banc pour se relaxer ainsi que d’une petite table où est servi le thé. Il y fait déjà très chaud étant donné que le poêle en brique s’alimente de ce côté. Une pile de bûches est ainsi stockée dans un coin. Le sauna en lui-même est situé dans la seconde salle. Après avoir versé une louche d’eau froide sur le poêle, il s’en dégage un nuage de vapeur très agréable. Pour en profiter, nous nous asseyons sur les bancs de bois et attendons, détendus. On se délasse tandis qu’au-dessus de nous l’aiguille du thermomètre avance doucement pour dépasser les 60°C.

Traditionnellement, le banya russe consiste non seulement à prendre un bain de vapeur, mais aussi à se fouetter la peau à l’aide de branches de bouleau. Les propriétés de ce « massage » énergique sont nombreuses ; il doit activer la sudation et la circulation sanguine tout en nettoyant la peau. Sceptiques, nous n’osons pas nous servir du venik, le balai de bouleau séché. La coutume veut aussi, après le bain, qu’on crée un choc thermique en se roulant dans la neige. Il y a effectivement un seau d’eau froide qui nous attend. Frileuse, je n’ose pas y plonger ne serait-ce qu’un doigt tandis que Thibaut se le verse entièrement dessus…

Il arrive que les habitants de Khoujir se jettent dans les eaux glacées du Baïkal pour achever leur bain russe en beauté. Sergeï nous montre ainsi, à l’occasion d’un goûter, des photos de lui en train de s’immerger dans un trou creusé dans la couche de glace. D’après la légende, se baigner dans le lac porterait chance. Au mois d’octobre, la température de l’eau dépasse rarement les 5°C, nous passerons donc notre tour.

Notre hôte n’a pas fini de nous étonner. Alors que les soirées en sa compagnie s’enchaînent, c’est tout naturellement qu’il nous invite à la messe qui aura lieu dans l’église si chère à son coeur. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de voir l’intérieur de la petite bâtisse, ni d’entendre les cloches. Le lieu de culte, entouré d’une palissade, est surmonté d’un toit bleu et de deux clochers à bulbes caractéristiques, couronnés de deux croix dorées. Sergeï a demandé à un de ses amis peintres de décorer l’intérieur de fresques tandis que lui-même a fait venir des icônes du Mont-Athos.

Ce matin-là, le vent s’est levé sur l’île d’Olkhon et c’est transis de froid que nous arrivons aux abords de l’église. Sergeï est déjà là pour nous accueillir. Sous sa barbe noire, il ne se départit pas de son sourire. Les cloches, au nombre de six, sont situées juste à l’extérieur de l’église et retenues par trois poteaux en bois. Bientôt, Sergeï s’empare des cordes et le tintement métallique retentit. Du haut de la colline, le son descend vers le village et résonne dans les allées poussiéreuses. Les notes s’élèvent et s’emmêlent pour se perdre sur l’étendue d’eau. Derrière nous, les fidèles se rejoignent dans la paroisse.

Quelques minutes plus tard commence l’office. Le chœur s’emplit rapidement de la ferveur des croyants et tous joignent leur voix à celle du prêtre. Nous nous éclipsons après un moment pour laisser la place aux pratiquants. L’église est très petite et ne peut pas accueillir plus d’une douzaine de personnes. Comme tous les lieux de culte orthodoxes, elle possède une iconostase derrière laquelle se tient le prêtre et qui est décorée d’icônes. D’autres ont aussi été rassemblées sur des étagères. L’Eglise orthodoxe russe fait en effet la part belle aux icônes, qui sont à la fois des représentations des saints et des objets de vénération. Après la chute de Constantinople en 1453, la Russie est devenue le principal foyer de production de peintures d’icônes dans le monde orthodoxe. Très croyant, Sergei nous a par ailleurs offert une carte représentant la mère de Dieu souveraine, Derjavnaïa, enroulée dans son châle rouge. L’église de Khoujir lui est dédiée et, d’après Sergeï, elle protège l’île.

C’est sa foi qui l’a conduit jusqu’ici. Il a su apprivoiser la terre aride de l’île enserrée par le lac pour en faire son foyer. Pendant une semaine, nous avons eu la chance de partager son quotidien et de profiter du calme d’Olkhon. Nous restons néanmoins curieux de la vie au milieu du Baïkal gelé en hiver. « C’est un miracle » répond Sergei. « Se lever et découvrir une étendue de glace à ses pieds, c’est un vrai miracle » ajoute-il.

Un jour, nous reviendrons voir ce spectacle de nos propres yeux.

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