Darwin, la ville reconstruite deux fois
Australie Patrimoine bâti

Darwin, la ville reconstruite deux fois

C’est vers la fin du mois de novembre que nous sommes enfin arrivés à Darwin, au début de la saison humide. La ville a été construite tout au nord de l’Australie, c’est à l’origine un port qui donne sur la mer de Timor et c’est maintenant le centre régional du Top End.

Nous avions sept jours pour découvrir la ville. Petit fait amusant : Darwin porte le nom du célèbre naturaliste Charles Darwin, mais celui-ci n’y a jamais mis les pieds. En 1831, Darwin embarque à bord du HMS Beagle pour un voyage va durer cinq ans et lui faire faire le tour de la terre. Il explore notamment l’Amérique du Sud, les îles Galápagos, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, visitant Sydney et Hobart. Ce voyage lui permet d’écrire L’Origine des espèces, ouvrage qui pose les principes de la théorie de l’évolution. C’est le lieutenant Strokes, à bord du HMS Beagle pour sa troisième expédition, qui découvre le futur port de Darwin en 1839 et lui donne le nom du naturaliste avec lequel il a voyagé quelques années auparavant.

Il faut attendre 1869 pour qu’une colonie s’installe à Port Darwin. Habitée à l’époque par 135 personnes, la ville est appelée Palmerston et prendra le nom de son port en 1911. Aujourd’hui, Darwin est la ville la plus peuplée du Territoire du Nord, avec 150 000 habitants. C’est aussi la plus petite des capitales australiennes.

C’est en nous promenant dans la ville que nous avons réalisé qu’il ne restait pas de trace de cette petite colonie du XIXe siècle. Darwin a en réalité perdu tous ses bâtiments coloniaux. Et pour cause, la ville a subi deux énormes catastrophes qui ont amené à sa destruction puis sa reconstruction. Elle a été le théâtre de la plus importante attaque militaire et du plus important désastre naturel que l’Australie ait jamais connus.

Le Myilly Point Precinct est l’un des rares endroits dans la ville où l’on trouve encore des bâtiments datant d’avant la Seconde Guerre mondiale. Quatre maisons ont résisté aux deux désastres, les Burnett, Audit, Magistrates et Mines Houses. Construites entre 1936 et 1939, elles faisaient partie d’un plan visant à construire des logements pour les hauts fonctionnaires. Trois d’entre elles ont été réalisées par Beni Burnett, l’architecte principal du Commonwealth dans le Territoire du Nord.

 

Maison Burnett

 

Mines House

 

Ces maisons restent d’une importance cruciale pour Darwin en ce que leur architecture marque à la fois une évolution et une adaptation aux climats tropicaux. Elles sont toutes listées dans le Registre du Patrimoine du Territoire du Nord et dans le National Trust Register of Significant Places. Ce développement architectural majeur est venu influencer le design des maisons tropicales à Darwin et dans le nord de l’Australie.

 

Audit House

 

Beni Burnett est en effet un architecte innovant. Il naît en Chine et passe son enfance en Asie, et on considère que certains de ses bâtiments sont influencés par l’architecture de la Malaisie et Singapour. Il est le premier à concevoir des structures qui travaillent avec plutôt que contre l’environnement. La maison Burnett est restée son œuvre la plus célèbre, et c’est la seule maison du Myilly Point Precinct qui est ouverte au public, ayant été reconvertie en musée.

 

La Maison Burnett

 

Construite en 1934, son architecture est considérée comme radicale à l’époque. Elle est divisée en deux étages, ce qui était inhabituel en Australie. Les pièces à vivre sont situées au rez-de-chaussée et les chambres à l’étage. Burnett privilégie l’utilisation de matériaux légers tels que les tôles ondulées sur le toit ou des panneaux en amiante-ciment. Son architecture vise à permettre à l’air de circuler au maximum. La maison est donc pourvue de vantelles, de fenêtres à battants, d’une sortie d’air sur le toit et de cloisons qui ne montent que jusqu’aux trois quarts des murs. C’est le seul exemple qui nous reste du « type K » créé par Burnett.

 

L’intérieur de la maison Burnett

 

Ce type d’architecture n’a pas été reproduit après le bombardement de Darwin. Le 19 février 1942, des avions sont envoyés par le Japon larguer des bombes sur la ville, en deux vagues successives. Darwin est entièrement détruite, l’attaque fait 243 victimes et est même surnommée « le Pearl Harbor australien ». C’est un choc psychologique important pour les habitants. La ville n’était pas préparée à cette attaque qui n’est que la première d’une centaine de raids aériens lancés contre l’Australie entre 1942 et 1943. Les habitants sont évacués et Beni Burnett est ainsi envoyé à Alice Springs, où il passe le reste de sa vie.

Darwin n’est reconstruite que quelques années plus tard. Des programmes de reconstruction sont mis en place par le Commonwealth, qui gouverne et administre la ville. Les matériaux utilisés pour la reconstruction entre 1950 et 1974, à savoir des revêtements en fibrociment et des vantelles en verre ne résisteront pas. Les maisons seront complètement balayées en 1974.

Le cyclone Tracy frappe la ville le 25 décembre 1974. Aux petites heures de la matinée de ce jour de Noël, le cyclone change soudainement de trajectoire et bifurque sur Darwin. Les scientifiques estiment que les rafales de vent ont pu atteindre les 260 km/h ; ce sont les vents les plus forts jamais enregistrés en Australie. Après son passage sur Darwin, Tracy perd en intensité en traversant le pays d’Arnhem.

Dès l’aube, la ville est complètement détruite, et la plupart des habitants n’ont plus de toit. La majorité des maisons est endommagée, la plupart au-delà de toute réparation possible. Les lignes de courant sont coupées et les services d’eau courante et des eaux usées sont hors service.

 

Photographie du Musée et Galerie du Territoire du Nord

 

Le bilan s’élève à 66 morts, dont 45 dans la ville même et 21 dans le port. Au total, vingt-neuf bateaux ont sombré dans le port, et certaines épaves ne seront retrouvées que des décennies plus tard. C’est le cas du Darwin Princess, qui a été localisé en 2004.

La ville est déclarée zone sinistrée et la décision d’évacuer les habitants est prise immédiatement. La population, qui s’élevait alors à 48 000 personnes, doit descendre à 10 000. Durant les neuf jours qui suivent la catastrophe, 26 000 personnes sont évacuées par voie aérienne et 10 000 par voie terrestre. Alors que l’évacuation se termine, un programme de nettoyage massif est mis en place.

Certains bâtiments emblématiques de Darwin ne sont pas reconstruits. C’est le cas de l’hôtel de ville qui avait été construit en 1883. Occupé par la marine pendant la Seconde Guerre mondiale, c’était le musée d’art et sciences du Territoire du Nord depuis les années 1960.

 

L’hôtel de ville de Darwin avant Tracy, photo du Musée et Galerie d’Art du Territoire du Nord

 

L’hôtel de ville de Darwin juste après Tracy, photo du Musée et Galerie d’Art du Territoire du Nord

 

L’hôtel de ville de Darwin en 2017

 

L’église de Darwin, bâtie en 1902, a également été détruite par le cyclone, excepté son porche. Ce dernier avait été ajouté en 1944 par les forces armées en tant que mémorial pour ceux qui ont perdu la vie dans la région de Darwin durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Le porche de l’église après le passage du Cyclone Tracy, photo du musée et galerie d’art du Territoire du Nord

 

L’église aujourd’hui avec son porche de 1944

 

Après le cyclone, l’architecture des nouvelles maisons est modifiée et classifiée selon un code de sécurité qui devint connu sous le nom de « Code Cyclone ». Dans ces nouvelles maisons en béton, une pièce, souvent la salle de bain, est spécialement renforcée pour pouvoir servir de bunker en cas de cyclone. Ses murs et son plafond doivent être construits en béton armé pour pouvoir résister à des vents violents. Lors d’un cyclone ou d’une forte tempête, il est en effet impératif d’empêcher le vent d’entrer dans la maison. La pression interne provoquée par le vent peut en effet soulever le toit et les plafonds, pousser les murs vers l’extérieur et ainsi faire s’écrouler la structure. Le Code Cyclone a donc pour but de donner de meilleures chances aux bâtiments de rester en place. Ces maisons ont été très coûteuses à construire. Leurs fenêtres sont plus petites et elles sont rarement pourvues de balcons. Leur fonction est la même : elles sont construites loin du sol, pour profiter d’une aération optimale, avec un parking en dessous.

C’est exactement le cas de la maison dans laquelle nous avons passé une semaine. Construite en hauteur, les pièces à vivre et les chambres étaient situées à l’étage, tandis qu’au rez-de-chaussée se trouvait un garage et deux pièces qui servaient d’ateliers de musique et de peinture. C’est l’atelier de musique qui devait servir de bunker en cas de cyclone, étant construit complètement en béton. La maison était pourvue d’une terrasse et de vantelles, ce qui permettait à l’air de circuler librement.

 

La maison dans laquelle nous avons vécu : à l’étage les pièces à vivre et en dessous les ateliers et le garage

 

Après toutes ces reconstructions, Darwin reste une ville moderne. Malgré la chaleur du début de la saison humide, nous avons trouvé agréable de vivre dans cette maison tropicale, la moindre brise rafraîchissait les pièces. Les balades dans la banlieue permettent justement de voir ces maisons aérées qu’on ne trouve pas en centre-ville, et qui font finalement le charme de Darwin.

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02 Comments

  1. Amélie

    Un article véritablement intéressant ! Bien joué 🙂

    13 mars 2018 Répondre
    • Cannelle Bruschini

      Merci beaucoup !

      18 mars 2018 Répondre

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