La colonie pénitentiaire australienne – Partie 1
Australie Patrimoine bâti

La colonie pénitentiaire australienne – Partie 1

En 2010, onze « convicts sites » ont été inscrits au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. Le terme anglais « convict » signifie « prisonnier ». Il s’agit d’endroits où des prisonniers anglais ont été envoyés en prison, au cours du XIXe siècle, faisant de l’Australie la plus grande colonie pénitentiaire du monde.

 

Ces onze lieux sont répartis sur la totalité du territoire australien. En voici la liste :

  • La zone historique de Kingston et Arthur’s Vale, sur l’île de Norfolk, dans l’Océan Pacifique
  • L’ancienne maison du gouvernement et le domaine de Parramatta, en banlieue de Sydney
  • La Hyde Park Barracks, au coeur de Sydney
  • Les domaines de Brickendon et Woolmers, en Tasmanie
  • La Darlington Probation Station, sur l’île Maria, en Tasmanie
  • La Old Great North Road, en Nouvelle-Galles du Sud
  • La Cascades Female Factory, près d’Hobart, en Tasmanie
  • Le Port Arthur Historic Site, en Tasmanie
  • Les Coal Mines Historic Site, en Tasmanie
  • Le site de bagne de l’île de Cockatoo, dans la baie de Sydney
  • La Fremantle Prison, près de Perth, en Australie-Occidentale

Nous en avons visité cinq, ceux indiqués en gras. C’est grâce à ces visites que nous pouvons vous raconter cet épisode d’histoire.

 

Situation des bagnes

 

L’origine

 

Tout remonte aux années 1780. L’Empire britannique est tout puissant. Son extension coloniale ne cesse de croître. La déportation des criminels se fait depuis l’Angleterre vers la colonie d’Amérique du Nord depuis 1718. Or, à partir de 1775, les problèmes qui conduisent les colonies américaines à l’indépendance obligent l’arrêt de la déportation des prisonniers vers l’Amérique. Les prisons anglaises se mettent à déborder et les criminels gênent.

Il faut donc trouver une solution de remplacement.

Et si l’on profitait de cette terre du bout du monde, nouvellement revendiquée par James Cook au nom du roi, pour y envoyer les prisonniers et créer une colonie de bagnes ?

Le 26 janvier 1788, la première flotte débarque à Sydney avec à son bord 754 bagnards, hommes, femmes et enfants.

 

Le point exact du débarquement de la première flotte se situe juste au-dessous des piles du Harbour Bridge

 

Les premiers prisonniers construisent leur propre maison et vivent en communauté avec les colons libres, encore peu nombreux. On considère à ce moment-là que le fait d’être envoyé à l’autre bout du monde contre son gré est déjà une sévère punition et qu’il n’est pas nécessaire de rajouter un enfermement entre quatre murs. On espère d’ailleurs que les prisonniers en fin de peine deviendront des colons libres et permettront la croissance de la colonie.

Il en va ainsi pendant une trentaine d’année autour de Sydney. Les prisonniers aident au développement de la ville en construisant routes et bâtiments publics.

 

Illustration du début de Sydney. Colons et prisonniers vivent ensemble

 

C’est autour de l’année 1815 que la situation change. Le nombre de colons libres augmente considérablement, l’Australie n’étant plus une prison mais un nouvel Eldorado. Le nombre de prisonniers envoyés depuis l’Angleterre augmente tout autant.

Même si le voyage dure entre 4 et 8 mois, les bateaux – dont on imagine difficilement le ridicule confort de vie – arrivent en masse. Au total, ce seront plus de 900 navires qui arriveront sur ces terres nouvelles et qui déporteront environ 166 000 prisonniers, hommes, femmes et enfants, entre 1788 et 1868. Un record !

 

Tous ces prisonniers ne peuvent pas rester au contact direct des colons libres, comme dans les premiers temps de la colonie. Il faut les mettre à part et créer de nouveaux peuplements pénitentiaires. Il faut créer de nouveaux systèmes d’enfermement, plus restrictifs, plus punitifs, centrés sur le travail : de véritables prisons fermées et des bagnes. Ainsi naissent l’Hyde Park Barracks de Sydney, la prison de Fremantle sur la côte ouest, et les bagnes de Port Arthur en Tasmanie.

 

Hyde Park Barracks

 

La prison de Fremantle

 

Les prisons de Fremantle et de Sydney ont chacune leurs spécificités. Il nous faudrait plusieurs articles pour évoquer chacun de ces sites.1 Nous avons donc décidé de nous concentrer sur les bagnes de Tasmanie.

 

Le cas de la Tasmanie

 

En Tasmanie, il y a 5 des 11 sites inscrits au patrimoine mondial par l’UNESCO.

Comment pourrait-on trouver mieux que cette île montagneuse pour installer des prisonniers, et les éloigner de la côte Est en totale expansion coloniale ?

C’est sur la péninsule de Tasman qu’ont été créés le bagne de Port Arthur et les mines de charbon. Au sein de l’Australie, la Tasmanie constitue une deuxième insularité. Au sein de l’île, la péninsule de Tasman est une troisième insularité. Située à une centaine de kilomètres du peuplement de Hobart de 1803, elle n’est reliée au reste de l’île que par une bande de terre de 100 mètres de large.

 

La péninsule de Tasman est entourée. On perçoit bien l’aspect isolé du lieu

 

La péninsule de Tasman est vallonnée, recouverte de forêts denses et l’océan glacial souvent déchaîné vient s’écraser sur les hautes falaises qui l’entourent. L’endroit parfait pour enfermer les prisonniers et criminels les plus dangereux de la colonie. D’ailleurs, ce sont le bagne de Port Arthur et les mines de charbon qui auront la pire réputation de tout l’Empire britannique. Ils permettront de conserver la « peur du bagne ».

Le pénitencier de Port Arthur est créé en 1833. C’est à l’origine un port où l’on construit des bateaux. Les prisonniers vont d’ailleurs bâtir des navires très résistants pendant toute la période de vie de la prison.

 

le bagne de Port Arthur depuis la baie

 

À quelques dizaines de kilomètres du pénitencier se situent les premières mines de charbon de Tasmanie. Elles constituent en fait la « punition ultime » des prisonniers, et se révèleront être la prison la plus horrible de l’Empire britannique tant les conditions de travail et d’enfermement y sont abominables. La mort est omniprésente et quotidienne.

 

 

Ruines du bâtiment des gardes des mines de charbon

 

Ruines des cellules des mines de charbon

 

De façon générale, dans le pénitencier de Port Arthur ou dans les mines, les conditions de vie des prisonniers sont épouvantables. Les cellules sont toujours ridiculement petites, construites en pierre, froides et peu éclairées. Les hommes, à partir de 7 ans, travaillent toute la journée sous la surveillance de soldats qui vivent aussi sur le site. Les coups de fouet sont monnaie courante – punition ou simple amusement des gardes.

 

Restes des cellules du pénitencier de Port Arthur

 

Le site de Port Arthur ne s’arrête d’ailleurs pas au pénitencier. C’est toute une ville militaire qui se déploie sur les coteaux, ceinte de murailles et de tours défensives. Le commandant réside quelque peu à l’écart mais la baie et le pénitencier sont toujours visibles depuis ses fenêtres.

 

Port Arthur à la fin du XIXe siècle. On voit la ville militaire su les hauteurs ; tout a disparu aujourd’hui

 

C’est aussi à Port Arthur que va être créé l’un des concepts de prison les plus atroces qui puissent exister : la prison séparée.

Celle-ci a été pensée sur un modèle américain pour délivrer un nouveau style de punition. Le fouet ne marche pas toujours. Certains prisonniers ayant résisté aux coups sans crier sont perçus comme des héros. Avec la prison séparée, il s’agit de faire réfléchir les prisonniers en les isolant et en les privant de leurs sens. Ils sont enfermés dans de minuscules cellules individuelles dans lesquelles ils restent 23 heures par jour. Le vice est poussé plus loin puisque lors de l’heure de promenade, chaque détenu est seul dans une courette isolée et porte un masque en toile sur la tête. Une chapelle spéciale a même été conçue pour séparer les prisonniers dans de petits box faisant face au prêtre.

Ironie du sort, loin d’une réflexion sur eux même c’est plus souvent la folie qu’ont trouvé les détenus. Un asile psychiatrique a d’ailleurs été construit jusqu’à côté de cette prison séparée.

 

La prison séparée : couloir des cellules, restes des cours de promenade et chapelle

 

 

Au total, près de 7000 prisonniers passeront par les bagnes de Port Arthur entre 1833 et 1877. La rigueur administrative de l’époque nous permet la connaissance de chaque prisonnier, son caractère, son physique, le crime responsable de sa déportation, son passage par la prison, son attitude dans celle-ci.

Voici par exemple l’histoire rocambolesque de Martin Cash. Originaire d’Irlande, Martin est marié à une femme dont il tue l’un des prétendants alors qu’il est âgé de 18 ans. Condamné à 7 ans de bagne, il est envoyé dans la colonie pénitentiaire en 1828. Arrivé à Sydney, il est assigné au travail par un colon libre et deviendra gardien de bétail pendant neuf ans. Accusé de larcin, il est condamné à 7 années d’enfermement supplémentaires et est envoyé au bagne de Port Arthur. Il s’évade brièvement une première fois, est capturé et 4 années de travail forcé sont ajoutées à sa peine. Sa seconde évasion est la plus célèbre. Avec deux complices, Martin réussit à déjouer la surveillance des gardes et traverse la baie à la nage, totalement nu, portant ses habits emballés sur sa tête. Les trois hommes s’échappent à travers le bush, volant leur nourriture dans les fermes des environs et dormant où ils peuvent. Leur cavale dure plus d’un an et demi. Ses deux compagnons l’abandonnent et Martin se retrouve seul. Il décide de passer à Hobart où il est reconnu. Il tue l’un de ses poursuivants et est alors capturé et condamné à mort. Sa peine est réduite à la prison à vie et il est déporté sur l’île de Norfolk. Son histoire ne s’arrête pas là. Après quelques années de bons et loyaux services, en 1854 il rentre en Tasmanie. Il reçoit le pardon deux ans plus tard, épouse une femme, fait plusieurs enfants puis s’installe, libre, jusqu’à sa mort en 1877 dans une ferme des environs d’Hobart.

C’est grâce à son autobiographie « The uncensored story of Martin Cash : an Australian bushranger » qu’il est aujourd’hui célèbre.2

Nous avons fait une visite à Port Arthur et dans les différents sites pénitentiaires de Tasmanie. Nous avons également rencontré les conservateurs du Port Arthur Historic Site. Nous vous en parlons dans la deuxième partie de cet article.

 

1 : les informations historiques du début de cet article proviennent principalement de l’incroyable exposition de l’Hyde Park Barracks de Sydney. La scénographie y est très réfléchie et peut convenir aux enfants comme aux adultes. Les informations apportées sont d’une richesse inouïe. Nous avons pu tirer beaucoup d’informations de l’exposition de la prison de Fremantle, mais également du South Australian Maritim Museum de Port Adelaide, ainsi que du Museum of the Great Southern d’Albany.

2 : http://adb.anu.edu.au/biography/cash-martin-1885/text2217

 

 

 

 

 

 

 

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