L’art aborigène dans les Grampians
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L’art aborigène dans les Grampians

Gariwerd est le nom traditionnel donné à la région des Grampians. C’est la zone la plus riche en sites rupestres aborigènes dans le Victoria : on en compte plus de 200, certains datant de plus de 20 000 ans. Les tribus Djab Wurrung et Jardwadjali sont les propriétaires traditionnels de la région, protégée au sein du parc national. Ce dernier contient cinq sites aborigènes ouverts au public.

Nous avons pu en visiter quatre, l’abri Ngamadjidj étant temporairement fermé lors de notre passage dans les Grampians. Le parc est surtout célèbre pour ses cascades et ses points de vue sublimes sur les montagnes. Les visiteurs sont nombreux à ignorer sa richesse culturelle, et nous l’avons ressenti : les abris aborigènes sont moins bien indiqués et moins accessibles puisqu’il faut sortir de la route principale et emprunter des pistes pour les rejoindre. Nous étions d’ailleurs complètements seuls dans les quatre abris alors que les cascades et les lookout étaient pleins de monde.

 

Vue sur les Grampians

 

 

Le créateur Bunjil

Le premier abri que nous ayons vu est celui de Bunjil.

Bunjil est un esprit ancestral créateur. Il apparaît dans de nombreuses histoires de création des Aborigènes du sud-est de l’Australie, et il est par ailleurs connu sous différents noms.

Il s’agit d’une figure extrêmement importante puisqu’il a créé le monde : les montagnes, les lacs, les animaux, les plantes. Il est le protecteur du monde naturel, de son peuple et de leurs croyances. Après avoir créé les montagnes de Gariwerd, il prend la forme d’un aigle pour pouvoir admirer son œuvre depuis le ciel.

La seule représentation que l’on connaît de Bunjil est située dans les Black Ranges, juste au nord du parc national des Grampians. De par sa nature unique, le site est considéré comme l’un des plus importants dans le sud-est de l’Australie. Bunjil y est représenté avec ses deux dingos, ou Wirringan, qui l’aident dans sa tâche. A la fin de son temps sur Terre, Bunjil est devenu une étoile et il continue de veiller sur le monde depuis les cieux.

 

La peinture représentant Bunjil et ses deux dingos

 

Un travail de restauration a été mené sur la peinture en 1911. Des parties du second dingo et du corps de Bunjil ont été repeintes avec du lait du chaux, et la queue du premier dingo a été marquée avec de la peinture au plomb rouge. On ne connaît pas la date exacte de la peinture, mais la première référence écrite qui en a été faite remonte à 1884 par A.W. Howitt. C’est John Connolly, un membre de la tribu des Jardwadjali, qui lui avait indiqué l’emplacement de l’abri.

Bunjil est la figure dominante dans la vie spirituelle des Jardwadjali. Il est celui qui a créé la religion et les lois par lesquelles ils vivent, et est ainsi essentiel dans leur façon d’enseigner leurs croyances aux jeunes.

 

 

Comment peindre ?
La peinture rouge ou orange utilisée dans les sites des Grampians est faite traditionnellement à base d’ocre, et la blanche à base de kaolin. Le pigment est réduit en poudre puis mélangé à de l’eau, du jaune d’œuf ou encore de la graisse animale pour créer une pâte. Les artistes peignaient ensuite directement avec les doigts. Il pouvait aussi leur arriver d’utiliser des pinceaux fabriqués à partir de fibres d’écorce. C’est dans la région d’Australie centrale que nous avons eu l’occasion de voir des falaises d’ocre. Ces falaises servaient aux Aborigènes, qui pouvaient venir prélever de l’ocre lorsqu’ils voulaient peindre.

 

Falaises d’ocre dans le Centre rouge

 

 

Le nord : Gulgurn Manja

Le nom Gulgurn Manja signifie « mains des jeunes ». Le site a été nommé d’après les empreintes de mains d’enfants que l’on peut voir sur les parois de l’abri. Les mains étaient trempées dans de la peinture d’ocre rouge puis posées sur le mur. Ici, on ne peut voir que des mains droites d’enfants. On ne connaît pas la signification de ces motifs mais ce genre d’empreintes n’a été trouvé que dans le nord du Gariwerd. C’est un style local unique.

 

Les mains d’enfants peintes à l’ocre rouge

 

Certaines traces sur les parois montrent que la roche a été cassée. Il s’agit d’un procédé intentionnel destiné à récupérer des morceaux de roche en les cassant avec un marteau en pierre. Les morceaux sont ensuite utilisés pour fabriquer des outils.

Enfin, on peut voir des traces d’émeu reproduites à l’ocre au fond de l’abri. Ce motif peut avoir deux significations : soit l’artiste a voulu représenter les émeus chassés pour se nourrir, les émeus étant une source d’alimentation commune, soit il a voulu représenter un émeu bien particulier, nommé Tchingal.

 

Les traces d’émeu peintes

 

Tchingal est au centre d’une importante histoire de création du Temps du Rêve. C’est un émeu géant qui chasse et mange les gens. Un jour, Wa le Corbeau dérangea Tchingal alors qu’il était assis sur son œuf géant. Tchingal le poursuivit à travers le pays, mais Wa essaya de se cacher dans la fissure d’une montagne. Tchingal donna un coup dans la montagne et la cassa en deux, créant Jananginj Njaui (Victoria Gap). Wa réussit à s’échapper et trouva les frères Bram-Bram-Bult, qui décidèrent de l’aider. Ils criblèrent Tchingal de lances. Son sang se répandit et créa la Wimmera River. Les frères récupérèrent toutes ses plumes et en firent deux piles. Elles devinrent les parents de tous les émeus d’aujourd’hui.

L’abri est idéalement placé en ce que les Jardwadjali pouvaient voir les feux de camps d’autres groupes dans la plaine.

 

 

Comment protéger ?
Seulement cinq sites sont ouverts au public, non sans raisons. Le vandalisme et les graffitis mettent en danger les peintures. L’humidité et le lichen sont d’autres menaces. Certaines mesures ont été mises en place pour réduire ces risques et mieux conserver les peintures. Tous les sites que nous avons vus étaient protégés par des grilles, afin d’empêcher les visiteurs de venir toucher et abîmer les motifs peints. Des conduits ont aussi été créés pour permettre une meilleure évacuation de l’eau lors de fortes pluies.

 

L’abri Manja protégé par des grilles

 

 

Le sud : Bilimina et Manja

L’abri Bilimina est couvert de bâtons et de barres, qu’on pouvait aussi voir dans l’abri précédent. Ce sont des motifs récurrents, que l’on retrouve dans de nombreux sites d’art rupestre du sud-est de l’Australie. Ils ont été directement peints avec les doigts. Il existe plusieurs hypothèses sur leur signification. Ils peuvent représenter le temps passé dans la grotte, ou le nombre de personnes à y être venues, ou encore être liés à des événements cérémoniels. Ces traits sont aussi appelés « tally marks » en anglais, soit des coches.

 

Les coches de Bilimina

 

Plusieurs figures humaines ont aussi été peintes dans la grotte. Elles peuvent désigner des êtres ancestraux, mais ce n’est pas une certitude. De nombreuses connaissances ont été perdues et il est impossible de savoir exactement ce que représentent certains motifs peints. Des figures similaires ont été dessinées dans d’autres abris de la région, mais pas dans ceux du nord de la région de Gariwerd dans lesquels on a surtout retrouvé des empreintes de mains.

 

Les figures humaines représentées dans l’abri Bilimina

 

En regardant attentivement, on peut voir qu’il y a plusieurs couches. Certaines peintures ont été réalisées par-dessus d’autres, notamment les figures humaines sur les barres. On a donc plusieurs périodes d’art possibles, étendues peut-être sur plusieurs milliers d’années, chacune avec ses propres techniques et motifs.

 

Enfin, l’abri Manja, qui signifie « main », est le dernier que nous avons vu mais aussi celui qui a nous le plus impressionné. Situé tout au bout d’une piste, il a été vraiment difficile à atteindre avec notre van.

Des quatre, c’était le plus grand, celui qui contenait le plus de peintures mais aussi les motifs les plus variés. On retrouve les fameux bâtons qui peuvent indiquer le temps qui passe, des figures humaines qui peuvent être des ancêtres, ainsi que des dizaines d’empreintes de mains.

Sur l’une des surfaces blanches au fond de l’abri, on remarque un motif qui change et que nous n’avons pas vu dans les précédentes grottes : des figures humaines représentées sous forme de bâtons, et dessinées avec un morceau sec d’ocre, contrairement au reste des motifs. Les empreintes de mains n’ont pas été réalisées comme dans les autres abris non plus. Au lieu de tremper les mains dans l’ocre et de venir les appliquer sur la paroi, les mains étaient placées sur le mur puis l’ocre était vaporisé dessus.

 

Les « humains-bâtons »

 

Les mains peintes

 

Le sol a offert des éléments importants aux scientifiques, puisque ont été retrouvés des morceaux de charbon, des outils en pierre, des os, des morceaux de coquilles d’œufs d’émeus ainsi que des plantes et des moules, signes que l’abri était un lieu de vie. On peut aussi apercevoir des traces de fumée noire sur des parties de la paroi.

 

Les parois brûlées

 

Là encore, le site est protégé d’une grille, placée en 1984. Mais rien n’empêche de grimper au-dessus du rocher formant l’abri afin de profiter de la vue sur les montagnes de Gariwerd. J’imagine que ce n’est pas par hasard que les tribus s’y arrêtaient pour quelques nuits. L’abri offre un excellent point de vue sur la plaine, et devait permettre de surveiller les animaux et les feux de camps.

 

La vue depuis le sommet de la grotte

 

Les abris nous ont permis, l’espace de quelques jours, de nous replonger à l’époque où les Aborigènes vivaient encore en nomades dans la région des Grampians. Même si on ne connaît plus vraiment la signification des motifs peints, découvrir ces abris nous a montré une autre facette de la vie de ces peuples.

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