Il y a presque 15 ans, avec ma classe de lycée, nous sommes allés au cinéma voir le film S21 : la machine de mort khmère rouge qui parlait d’un lieu de torture durant la dictature khmère rouge. Parce que nous étions jeunes et mal informés sur cette dictature absente des livres d’histoire, nous n’avons pas vraiment compris l’importance de ce film.

Pourtant le lycée Tuol Sleng, plus connu sous son nom de code S-21, est décrit par les historiens cambodgiens comme le « Auschwitz asiatique ». Si Auschwitz-Birkenau, le camp d‘extermination nazi, est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, le lycée S-21 et les différents lieux de la dictature khmère rouge ne le sont pas. Ils font pourtant partie d’un ensemble de lieux du patrimoine mémoriel qu’il est essentiel de connaître et d’aller voir.

Pas plus tard que le 15 novembre 2018, deux anciens dirigeants khmers rouges ont été condamnés à perpétuité pour génocide par le tribunal international. Revenons sur leurs crimes.

L’arrivée au pouvoir

Le sujet de cet article n’est pas l’histoire du Cambodge ni du mouvement khmer rouge. Quelques éléments permettent néanmoins de mieux comprendre le contexte dans lequel s’inscrivent les lieux que nous avons visités.

A l’origine les Khmers rouges sont les membres cambodgiens d’un mouvement communiste révolutionnaire anti-colonialiste créé en 1951. Le fameux Saloth Sâr, dit Pol Pot, rejoint le mouvement en 1962, en prend la tête en 1966 et le renomme Parti communiste du Kampuchéa (KCP).

Marquant leur opposition avec la République Khmère pro-américaine en place depuis 1970 mais aussi avec le Vietnam militairement actif au Cambodge, les Khmers rouges s’émancipent de toutes tutelles et radicalisent leurs idées. Profitant d’une popularité nouvelle, le mouvement augmente ses effectifs armés et son extension territoriale.

Après trois ans de combats violents et de massacres, les Khmers rouges prennent finalement Phnom Penh le 17 avril 1975, mettant fin à la guerre civile qui dure depuis près de dix ans. Le Kampuchéa démocratique est instauré et Norodom Sihanouk, l’ancien roi, est immédiatement écarté du pouvoir. Le monde acclame l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, seuls maîtres à bord, qui doivent ramener ordre et prospérité dans le pays. Juste avant l’horreur.

Les dirigeants Khmers Rouges

Précisons que les Khmers rouges ne se sont jamais appelés officiellement « Khmers rouges ». Ils n’étaient que les « frères », membres du Kampuchéa démocratique.

Des idées et des actes

Après de nombreuses lectures, il m’est toujours aussi difficile de comprendre comment d’un allié en 1970 le Vietnam est devenu l’ennemi premier des Khmers rouges en 1975. De l’amour à la haine, sans explication réelle, ou peut-être seulement la folie.

En effet, il semble qu’une part de folie anime le programme des Khmers rouges.

Au départ, il s’agit dans la tête de Pol Pot de créer une société idéale ; une société « athée et homogène supprimant toutes les différences ethniques, nationales, religieuses, raciales, de classes et culturelles. »1 Celle-ci, de base communiste marxiste-léniniste, prévoyait donc l’abolition des classes, des privilèges et des inégalités sociales. L’idée est le déclencheur d’une des dictatures les plus atroces de l’histoire des hommes.

La première action que mettent en place les Khmers rouges lorsqu’ils prennent le pouvoir est de vider les villes pour éviter toute poche de résistance. Phnom Penh est vidée de ses deux millions d’habitants par la force en quelques jours. Les urbains sont transportés malgré eux dans les campagnes. Plus de 10 000 malades qui ne peuvent quitter les hôpitaux sont exécutés.

Phnom Penh vide en 1979

Sur le modèle bolchévique, les Khmers rouges font du Cambodge un immense goulag ou la terre est collectivisée et où tout le monde – quel que soit son âge, sa condition physique et son ancienne appartenance sociale – travaille dans les champs et principalement dans la culture du riz. Le manque de connaissance agricole des urbains et le plan de développement massif de la production lancé par Pol Pot entraînent une baisse des récoltes et des famines monstrueuses qui déciment 15 % de la population.

Les Cambodgiens au travail dans les champs

Les Khmers rouges abolissent l’argent, le lien familial et la propriété privée. Tout appartient à l’Etat, même l’enfant qui vient de naître. Pour abolir la famille, les couples sont séparés et chacun des membres est obligé de se marier avec un inconnu avec lequel il doit faire d’autres enfants pour le bien commun. Les enfants sont séparés de leurs parents et partent travailler dans les champs ou sont enrôlés dans les forces armées.

Tout devient propriété publique, jusqu’aux fruits des arbres fruitiers que les paysans ont interdiction de cueillir sous peine de mort, augmentant encore plus les famines. Les différenciations de langage liées au genre – « il », « elle » – sont bannies, et chaque cambodgien devient un « frère », Pol Pot étant « frère 1 ».

Pour abolir toute inégalité, même culturelle, mais surtout pour empêcher tout risque de révolte, les livres sont interdits et les intellectuels sont pourchassés et massacrés. Le fait de porter des lunettes ou de parler plusieurs langues est passible de mort. La religion est elle aussi interdite, ce qui mène à la destruction de milliers de temples et au massacre de 57 000 moines.

Le crime majeur du régime khmer est d’avoir voulu supprimer les différences raciales et donc, au même titre que les Nazis et leur race aryenne, d’avoir mis en avant la race khmère en supprimant les ethnies musulmanes et catholiques, les tribus indépendantes mais aussi et surtout les Vietnamiens du Cambodge, massacrés jusqu’au dernier dans des tueries de masse.

En définitive, dans le régime khmer rouge, que l’on porte des lunettes, que l’on ne travaille pas assez vite, que l’on soit Vietnamien ou moine, tout peut devenir la cause d’une accusation de traîtrise et peut mener à la mort. C’est ici que le centre S-21 entre en jeu.

Le centre S21

On parle souvent par compression du Lycée S-21, les deux termes sont pourtant incompatibles historiquement.

Un ensemble de bâtiments avait en effet été construit en 1962 pour servir de lycée et d’école primaire. On l’appelait Tuol Sleng. Lorsque les Khmers rouges prirent le pouvoir en 1975, ils transformèrent ce lycée en l’une des prisons les plus horribles des 196 prisons fondées sous cette dictature. On l’appelait « Centre de sécurité 21 », abrégé par son nom de code : S-21. Les bâtiments n’avaient plus alors fonction d’enseignement ou d’éducation, mais tout au contraire, de destruction.

Ce sont les ennemis et les traîtres du régime qui étaient envoyés dans ce centre pour y être auditionnés et jugés. Beaucoup de l’élite intellectuelle et politique du pays passa par S-21. Ironiquement, les Khmers rouges choisirent un ancien lycée pour montrer le rôle de rééducation que voulait adopter le régime ; c’est pourtant une rééducation par la mort qui a eu lieu.

Il s’agissait de quatre bâtiments formant un large U autour d’une cour plantée d’arbres. Les quatre bâtiments furent entourés de fil de fer barbelé prévu pour empêcher tout suicide. Les anciennes salles de classes devinrent les lieux d’interrogatoire et d’enfermement. Certains murs furent détruits pour permettre de relier les salles entre elles et créer des petites cellules individuelles en brique et en bois dans lesquelles les conditions de détention étaient absolument atroces, sans confort aucun.

Le bâtiment 3
Entrée du bâtiment 3
Le bâtiment 3 est le seul qui ait conservé ses barbelés
Couloir de l’ancien lycée, bâtiment 1
Les cellules en briques au rez-de-chaussée du bâtiment 2

Dans le centre S-21, les hommes étaient traités de manière contraire à toute humanité, les gardiens étant cruels et n’hésitant pas à torturer, battre, humilier, martyriser ces prisonniers qui étaient pour la plupart innocents.

Il faut dire que lorsqu’un homme était arrêté – parce que Vietnamien, polyglotte ou professeur – il était désigné automatiquement coupable et devait signer de faux aveux obtenus par la torture. Ceux-ci étaient des prétextes à la détention et à l’élimination. Ils étaient donc forcés d’avouer qu’ils étaient arrivés en retard au travail, qu’ils avaient pêché un poisson dans une rivière, qu’ils avaient cassé une charrue dans un champ, et autres prétextes de mise à mort.

L’horrible ingéniosité de cette dictature résidait en sa volonté administrative. Tout a en effet été consigné dans des registres tapés à la machine : les noms des prisonniers, leurs biographies, leurs photos de matricule en passant par leurs faux aveux, les « minutes » du procès (si toutefois on peut parler d’un procès) et les ordres d’exécution. Tout est aujourd’hui conservé dans les archives du centre.

Une exposition permanente au sein du musée n’est composée que de centaines de photographies d’identité de prisonniers prises au moment de leur arrivée au S-21. L’effet est très prenant.

Les portraits des détenus

Au Musée du génocide Tuol Sleng, nous pouvons parcourir tous les espaces de l’ancienne prison. Nous avons accès à toutes les salles de classes, toutes les cellules, tous les escaliers. Certaines pièces sont d’ailleurs presque à l’abandon, recouvertes de poussières et sans présentation scénographique. Sont toujours visibles les marques des crimes : d’anciennes traces de sang séché sur le sol, des chaînes dans les cellules et des boîtes de munitions en fer dans lesquels les prisonniers faisaient leurs besoins, toujours en place.

Ancienne salle de classe
Cellule individuelle et chaîne

Le 10 janvier 1979, deux reporters vietnamiens entrèrent dans la prison désertée par les Khmers rouges. Tous les prisonniers avaient été tués en dernière hâte. Les deux reporters trouvèrent néanmoins huit corps d’hommes, torturés et attachés à des lits. Ils filmèrent et prirent des photos. Nous pouvons entrer dans ces salles, les lits et les chaînes sont toujours là, au côté des photos délavées accrochées aux murs. Ces 8 hommes, martyrs, sont enterrés dans la cour de l’ancien lycée.

L’un des lits de mort découverts en 1979
Les tombes des huit martyrs

Quant aux chiffres du nombre d’hommes et de femmes passés par le centre S-21, les dernières estimations évoquent de 15 000 à 20 000 personnes. Seuls sept prisonniers survécurent. Tous ont raconté l’horreur, les brimades des gardiens, les yeux bandés dans les escaliers et les coups s’ils tombaient. Voici d’ailleurs une retranscription des règles de la prison, exemple de l’absence d’humanité qui y existait.

[su_frame]1. Réponds conformément à ma question que je t’ai posé. N’essaie pas de détourner la mienne.
2. N’essaie pas de t’échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contester.
3. Ne fais pas l’imbécile car tu es l’homme qui s’oppose à la révolution.
4. Réponds immédiatement à ma question sans prendre le temps de réfléchir.
5. Ne me parle pas de tes petits incidents commis à l’encontre de la bienséance./br>
6. Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort.
7. Reste assis tranquillement. Attends mes ordres, s’il n’y a pas d’ordre, ne fais rien. Si je te demande de faire quelque chose, fais-le immédiatement sans protester.
8. Ne prends pas prétexte du Kampuchéa Krom pour voiler ta gueule de traître.
9. Si vous ne suivez pas tous les ordres ci-dessus, vous recevrez des coups de bâton, de fil électrique et des électrochocs (et vous ne pourrez pas compter les coups).
10. Si tu désobéis à chaque point de mes règlements, tu auras soit dix coups de fouets, soit cinq électrochocs.[/su_frame]

Après leurs aveux et quelques jours d’enfermement, les prisonniers étaient conduits à la mort en camion vers les champs d’exécution de Choeung Ek.

Précisons que le Musée du génocide de Tuol Sleng a été créé dès juillet 1980 dans le but d’apporter des preuves et de dénoncer les crimes des Khmers rouges. Sa trame narrative est inchangée depuis son ouverture et, même si elle a vieilli, elle mérite d’être vue.

Les Killing Fields

Une fois terminée la visite du Musée du génocide Tuol Sleng, un tuk-tuk nous emmène aux Killing Fields : les champs d’exécution qui se situent à 15 kilomètres au sud de Phnom Penh.

Sur le site, quelques panneaux expliquent comment se passaient les exécutions. Les prisonniers arrivaient en camion depuis S-21. Dans les premières années les détenus étaient menés dès la descente du camion directement à la mort.

L’arrivée par camions des condamnés – Dessin de Heng Sreang

Ils étaient exécutés au bord de fosses communes dans lesquelles tombaient leurs corps.

Exécution – Peinture de Vann Nath, rescapé du centre S21
Les fosses – Les peintures de Vann Nath sont un des témoignages les plus puissants du génocide khmer

Avec le durcissement du régime dès 1977, ce sont près de 300 personnes qui étaient transportées au sein des Killing Fields chaque jour. Certains étaient tués le jour même, les autres attendaient dans des hangars toute la nuit et étaient exécutés le lendemain matin.

L’attente des condamnés à mort sous le hangar

Des substances chimiques étaient ensuite déversées dans les fosses pour éviter la propagation de maladies. Non loin du site, des établis fermés à clé étaient prévus pour entreposer les armes de mise à mort.

Des camions, abris de fortune, hangars, maison des gardes, établis des armes et entrepôts pour les produits chimiques, il ne reste aujourd’hui plus rien.

Au total, 119 fosses communes sont réparties sur les 2,5 hectares du site. Les historiens pensent que 20 000 personnes ont été assassinées en ces lieux. Ce sont pourtant 8 895 corps qui ont été formellement comptabilisés.

Plan des Killing Fields

Trois fosses sont à noter. La première et la plus importante du site qui regroupe 450 victimes. La deuxième dans laquelle 166 corps ont été retrouvés sans leurs têtes ; il s’agit des traîtres Khmers rouges qui ne devaient pas être reconnus. La troisième et la plus marquante est celle où ont été retrouvés des femmes nues et des bébés. Cette dernière fosse se trouve au côté de l’arbre-mémoire contre lequel étaient tués les bébés.

La fosse aux 450 victimes
L’arbre mémoire

Nous déambulons sur des plateformes de bois sur le terrain recouvert d’herbe verte et légèrement vallonné. Entre les buttes de terre se trouvent les fosses.

Les fosses

L’Etat cambodgien a pris la décision dans les années 1990 de ne pas bouger les corps des hommes et des femmes morts en ces lieux. Seuls les crânes ont été ramassés. Les pluies abondantes dans la région et le terrain boueux ne cessent donc de faire remonter des ossements et des morceaux de tissus (les détenus étaient assassinés habillés) qui sont rassemblés dans une urne. Et effectivement, au hasard de notre déambulation, nous apercevons des étoffes émerger du sol.

Des étoffes qui sortent de terre quotidiennement

Au cœur du site, une stupa bouddhiste est érigée. Il s’agit d’un mémorial dans lequel le silence doit être respecté. A l’intérieur se trouvent 5 000 crânes humains répartis sur 9 étages.

La stupa, lieu de mémoire
Les crânes des victimes

L’horreur des exécutions prend tout son sens lorsqu’on observe ces crânes. Les historiens ont pu comprendre, en analysant les trous et les fissures dans ces crânes, quelles armes ont servis aux mises à mort.

Le régime Khmer rouge était assez pauvre et ses dirigeants avait décidé de ne pas dépenser d’argent dans les armes à feu et la poudre. Les détenus étaient donc tués à l’aide d’outils en tous genres : hache, hachette, houe, traverse de charriot, lame de charrue, chaîne et barre de fer, marteau, etc.

Les armes de mise à mort

Au-delà de l’indescriptible horreur des lieux, une question me frappe donc : comment de simples hommes – soldats ou sympathisants – ont-ils pu assassiner de leurs propres mains, à coup de barre de fer, des milliers d’hommes et de femmes ? Comment ont-ils pu achever des enfants hurlants de douleur et qui n’étaient pas morts des suites du premier coup de trique ? Comment de simples hommes ont-ils pu être aveuglés au point de balancer des bébés contre des arbres ? Je n’ai pas la réponse. Je pense que je ne l’aurai jamais.

Le mémorial de Siem Reap

Choeung Ek n’est que le plus grand des milliers de champs d’exécution mis en place par les Khmers rouges à travers le pays. Ce qui a eu lieu à Phnom Penh, au S-21 et aux Killings Fields, a été reproduit à l’identique dans tout le pays.

Comme Phnom Penh, Siem Reap a été vidée de ses habitants en 1975. La pagode Wat Thmei servit de prison khmère rouge et les « traîtres » y étaient jugés avant d’être assassinés à quelques centaines de mètres puis jetés dans deux fosses et six puits.

Les historiens pensent que 8 000 personnes ont été assassinées à Siem Reap. Un lieu de mémoire est édifié dans l’ancienne pagode où l’on peut voir les crânes des victimes.

Le mémorial de Siem Reap

De nombreux mémoriaux et champs d’exécution tel que ceux-ci sont disséminés dans tout le pays.

Après 1979

En 1979, le Vietnam envahit le Cambodge. Le régime Khmer rouge s’effondre et les Cambodgiens peuvent revenir dans les villes. Tout ne s’arrête pourtant pas là.

Le lycée S21 juste avant sa « libération » en 1979

Aussi fou que cela puisse paraître, les dirigeants Khmers rouges retournent dans le maquis et de nombreux pays, dont les Etats-Unis, souhaitent gêner le Vietnam communiste et son allié russe en continuant de reconnaître les Khmers rouges au pouvoir au Cambodge. Le seul représentant du Cambodge à l’ONU est un Khmer rouge. Il en restera ainsi jusqu’en 1991.

Cette année-là, les Khmers rouges acceptent un cessez-le-feu avec la nouvelle République populaire du Kampuchéa mené par Hun Sen (toujours au pouvoir de nos jours) mais ne respectent pas les accords de paix en continuant une guérilla sauvage dans les provinces reculées du pays.

Après quelques années, Pol Pot est finalement destitué par ses propres compagnons d’armes et décède en 1998.

Il faut attendre 1999 pour que les Khmers rouges disparaissent définitivement du jeu politique cambodgien.

La plupart des responsables du génocide vont pourtant continuer leur petite vie tranquille près de 30 ans avant les premiers changements en 2009.

Kaink Guev Eav dit Douch, simple instituteur avant 1975, était directeur du centre S-21 au sein duquel il a organisé la torture et la mise à mort de près de 15 000 personnes. Il est le premier à passer devant la justice et est condamné en 2012 à la prison à vie. Son procès est un exemple et le premier d’une longue série.

A l’image du procès de Nuremberg qui jugea les responsables de la Shoah, les procès visant à condamner les responsables du génocide khmer n’ouvrent les uns après les autres qu’à partir de 2009 et se tiennent jusqu’en 2018. Ce sont cinq des plus hauts dirigeants Khmers rouges, les acolytes directs de Pol Pot, qui sont à l’heure où j’écris ces mots condamnés à perpétuité pour génocide.

Maigre consolation face à la pure folie dont ils ont fait preuve, face à l’horreur dont ils ont été les instigateurs, face à la machine de mort khmère rouge.

Conclusion : les crimes des Khmers rouges

20 000 fosses communes ont été analysées au Cambodge, portant le nombre de morts à environ 1 400 000. Les famines liées à la collectivisation du pays menèrent à la mort près d’un million de Cambodgiens.

Même s’il est très difficile d’établir le nombre de décès liés aux Khmers rouges, on évoque aujourd’hui environ 2 500 000 de morts, près d’un tiers de la population du pays.

La carte des champs d’exécution et des prisons au Cambodge

Le Cambodge souffre toujours de ces crimes et peine à se relever. Toute l’élite intellectuelle ayant été assassinée, le développement des 40 dernières années s’est fait dans une anarchie des plus totales sous la coupe d’une nouvelle dictature qui conserve le pouvoir depuis 30 ans.

Pauvre Cambodge utilisé par les colons français, massacré par les Khmers rouges et corrompu par un nouveau régime accroché au pouvoir et à l’argent.

Le touriste dans tout ça ? Il prospère, il prend ses aises, il profite. Mais il doit visiter ces lieux de mémoire, il doit enlever ses œillères de voyageur et se retrouver l’espace d’une journée en face de ce que peut être l’Homme : un horrible meurtrier, un destructeur criminel. Pour savoir et ne pas oublier.

1 : Ce sont les termes tenus par Nil Nonn, juge à la cour de justice internationale, lors du procès dont le verdict a été rendu le 16 novembre 2018, condamnant à perpétuité les deux plus grands dirigeants Khmers rouges encore en vie, Nuon Chea et Khieu Samphan. Si le terme de crime contre l’humanité n’a pas été retenu, le verdict marque pourtant la première reconnaissance dans le droit international du génocide khmer.

J’ai écrit cet article à partir des nombreux éléments d’information présents au sein du Musée du génocide de Phnom Penh et des expositions permanentes situées à côté des champs d’exécution. J’ai revisionné le film S21 : la machine de mort khmère rouge avec un œil bien plus conscient qu’il y a 15 ans. J’ai également lu de nombreux articles portant sur cette tragique période – entre autres le très intéressant article de Patrick Heuveline, « L’insoutenable incertitude du nombre : estimations des décès de la période Khmer rouge », paru en 1998 dans Population qui montre combien l’établissement d’un nom exact du nombre de victimes est difficile à effectuer. Ou encore l’article de Lionel Vairon, « Les intellectuels cambodgiens face au régime khmer rouge, 1975-1979 » paru en 2004 dans Aséanie qui explique l’acharnement déraisonnable des Khmers rouges sur les intellectuels cambodgiens. C’est enfin le film triplement oscarisé The Killing Fields, réalisé par Roland Joffé en 1984, qui m’a apporté les images dramatiques nécessaires à la compréhension de cette page d’histoire, si toutefois je n’en avais pas déjà assez vu sur place.

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