Les Three Sisters, ou la genèse d’une légende
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Les Three Sisters, ou la genèse d’une légende

Les Montagnes Bleues… Ce nom si évocateur fait référence à des montagnes de grès situées non loin de Sydney, une centaine de kilomètres seulement à l’ouest, dans les terres. Elles tiennent leur nom de la vapeur bleutée qui se dégage des eucalyptus peuplant la région. Ce halo bleu est si subtil qu’il n’est visible que par beau temps.

 

    Grand Canyon de Blackheath

            Si les Montagnes bleues sont si réputées, c’est pour les paysages impressionnants de beauté qu’elles peuvent offrir. Elles ont d’ailleurs été inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2000 pour leur biodiversité et leur population d’eucalyptus. Vallées, rivières, cascades, forêts, falaises… Les points de vue sont à couper le souffle. Et parmi les plus célèbres belvédères, le fameux Echo Point de Katoomba offre une vue panoramique sur la Jamison Valley et surtout les Three Sisters, devenues les icônes du parc national.

 

            Surplombant la vallée, les Trois Sœurs sont trois rochers de grès taillés par l’action de la pluie et du vent depuis des milliers d’années. L’érosion continue son œuvre encore aujourd’hui et, un jour, les trois rochers s’effondreront, précipités dans l’abîme. Vous pouvez aussi les appeler par leurs p’tits noms aborigènes : Meehni, Wimlah et Gunnedoo.

 

Les Three Sisters

            Leur notoriété est due probablement en grande partie à la légende aborigène liée au site. On raconte qu’autrefois les trois sœurs étaient humaines et qu’elles sont tombées amoureuses de trois hommes appartenant à une autre tribu. Après qu’une guerre a éclaté entre les deux tribus, un ancien les a changées en pierre pour les protéger mais, suite à sa mort au combat, les trois sœurs sont restées pétrifiées pour l’éternité, personne ne sachant comment leur rendre forme humaine.

 

            Cette version n’est pas la seule qui existe. En réalité, une multitude de versions sont proposées par les guides touristiques. Dans une autre, c’est leur propre père, Tyawan, qui veut protéger les sœurs d’un Bunyip qu’elles ont réveillé par mégarde. Utilisant sa baguette magique, il change ses trois filles en pierre et se transforme lui-même en lyrebird (menura) pour échapper au monstre. En s’envolant, il fait tomber sa baguette et, lorsque le danger est passé, est incapable de la retrouver et de ramener ses filles. Aujourd’hui, le menura est le symbole des Montagnes bleues et on dit qu’il cherche encore sa baguette…

 

            Quelle que soit la version, on retrouve toujours la même trame de fond : les sœurs étaient humaines et, pour une raison quelconque, sont changées en pierre sans espoir de retrouver leur forme initiale.

 

            Eh bien, vous serez peut-être déçus d’apprendre que cette légende aborigène n’est en fait pas du tout aborigène ! Elle a été inventée de toutes pièces dans les années 1930. Après l’installation des colons européens dans la région, les Three Sisters n’attirent que peu de voyageurs. C’est l’Orphan Rock, un rocher de grès situé en face des Trois Sœurs, à l’ouest d’Echo Point, qui attise la curiosité des touristes au XIXe siècle. Le rocher, qui semble sur le point de tomber dans la vallée, véhicule des notions d’indépendance et de destruction qui plaisent aux touristes[1].

L’Orphan Rock

 

            Ce n’est qu’au tournant du XXe siècle que les Three Sisters deviennent centrales dans l’iconographie des Montagnes Bleues. Le Conseil municipal de Katoomba présente en effet les Trois Sœurs sur la couverture du guide touristique officiel en 1912. Le photographe Harry Phillips contribue également à rendre célèbre les rochers grâce à ses livres de souvenirs, qu’il vend de 1908 à 1920 dans sa boutique de Katoomba Street. Ses cartes postales de vues panoramiques des Montagnes Bleues sont tellement connues qu’elles sont envoyées aux soldats dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale[2]. Ses images permettent de populariser les Three Sisters. Plusieurs infrastructures rendent plus accessibles les rochers, comme le Giant Stairway, inauguré le 1er octobre 1932, qui permet de descendre environ 900 marches menant 400 mètres plus bas depuis Echo Point, en passant au pied des Trois Sœurs, ou encore la Federal Pass, construite en 1900, qui relie les Trois Sœurs depuis le Giant Stairway à la Leura Forest en passant par l’Orphan Rock.

 

Les marches du Giant Stair

 

             La légende liée au site fait une première apparition en 1931, lorsque Patricia Stone la publie après avoir visité Katoomba vers 1925. C’est la première fois que les noms aborigènes des trois sœurs sont écrits phonétiquement. Charles Melbourne Ward reprend à son compte la légende en 1949, prétendant la tenir directement d’un Aborigène qui la lui aurait racontée[3]. La légende se répand ainsi jusque dans les années 2010, publiée dans des guides touristiques et racontée aux touristes. Malgré le fait qu’elle ait été inventée de toutes pièces, elle contribue à donner un certain charme au site, et sert étonnamment bien l’industrie du tourisme puisqu’aujourd’hui les Trois Soeurs sont vues par plus de 3 millions de visiteurs par an.

         

           Si les historiens sont très sceptiques à propos de cette légende, les recherches en lien avec les communautés aborigènes des Montagnes Bleues ont montré que le site avait effectivement un caractère sacré pour les tribus aborigènes. Les Gundungurra identifient les Trois Sœurs comme les restes de sept rochers, liées au Seven Sisters Dreaming (Rêve des Sept Sœurs, pour en savoir plus sur le Temps du Rêve, c’est par ici), les sept étoiles appelées les Pléiades dans la constellation du Taureau. Ce mythe est très répandu parmi les tribus aborigènes, et il traverse une immense partie de l’Australie, jalonnant le territoire de nombreux sites qui gardent la trace des sœurs et de leurs poursuivants. Les versions et les sites reconnus comme faisant partie de la légende varient selon les tribus.

 

            Le mythe relate le voyage des sept sœurs, appelées Pléiades par les Grecs – étoiles situées dans la constellation du Taureau et visibles depuis les deux hémisphères. Elles apparaissent à l’horizon peu après le coucher du soleil et leur course dans le ciel est plutôt proche de la terre, ce qui pourrait expliquer leur importance pour les Aborigènes ou même pour les Grecs de l’Antiquité, puisque les étoiles sont très lumineuses et bien visibles à l’œil nu. Selon la légende, les sœurs sont pourchassées par un homme qui veut prendre la plus jeune pour épouse. La poursuite les conduit à travers tout le pays, jusqu’à une colline depuis laquelle les sœurs s’élancent dans le ciel pour échapper au chasseur. Ce dernier parvient à les suivre dans les cieux, se transformant lui aussi en étoile, aperçue chaque nuit dans la ceinture d’Orion. Chaque nuit, l’homme les suit inlassablement, traversant le ciel, sans jamais pouvoir les rattraper.

 

            D’un point de vue géologique, il est en effet indiqué sur un panneau que les restes de quatre autres rochers sont visibles près des Trois Sœurs des Montagnes Bleues, ce qui laisserait supposer qu’elles étaient bien sept. Cependant les rochers étaient moins séparés qu’ils ne le sont maintenant. Taillés individuellement par l’érosion du vent et de la pluie, les quatre premiers sont tombés tandis que n’en subsistent plus que trois aujourd’hui.

 

Les Trois Soeurs et les quatre restes des rochers

 

           Si les Aborigènes ont pendant longtemps perdu leurs droits sur leurs terres, les Trois Sœurs ont été déclarées Aboriginal Place en 2014 par l’OEH (Office of Environment and Heritage – Bureau de l’Environnement et du Patrimoine). On reconnaît dorénavant leur importance d’un point de vue culturel et spirituel. Il est maintenant interdit de pratiquer l’escalade ou le rappel sur les trois rochers puisqu’ils sont reconnus comme sacrés pour les Aborigènes. Malgré tout, le panneau indiquant qu’il est interdit de grimper sur les Trois Soeurs souligne le fait qu’il s’agit de les préserver de l’érosion et ne met pas du tout en avant les croyances aborigènes. Pourtant, les sœurs ont bien une valeur spirituelle : il est dit que les femmes devaient donner naissance à leurs enfants dans une grotte près d’Echo Point tandis que les hommes devaient surveiller la troisième sœur en attente d’un signe leur signifiant que l’enfant est né[4].

 

 

[1] Delia Falconer, « Echo Point », 2016: http://dictionaryofsydney.org/entry/echo_point

[2] http://dictionaryofsydney.org/entry/echo_point

[3] Michael Burge, « The Tale of a legend », 15 avril 2013: https://burgewords.com/2013/04/15/the-tale-of-a-legend/

[4] Daniel Lewis, « Once were seven – now we must protect the last sisters », 29 août 2005: http://www.smh.com.au/news/national/once-were-seven–now-we-must-protect-the-last-sisters/2005/08/28/1125167552293.html

 

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