L’histoire d’Albert, de l’Outback au QAGOMA
Australie Musées

L’histoire d’Albert, de l’Outback au QAGOMA

De passage à Brisbane, troisième plus grande ville d’Australie et capitale de l’Etat du Queensland, nous sommes allés visiter la QAGOMA – la Queensland Art Gallery & Gallery of Modern Art – le plus grand musée consacré à l’art moderne du Queensland et le plus ancien, puisqu’il a été créé en 1895.
Le musée se compose de deux bâtiments distincts. D’un côté nous trouvons la Queensland Art Gallery (le QAG), dans un bâtiment de cinq étages au bord du fleuve, de l’autre nous trouvons la Gallery of Modern Art (GOMA) au rez-de-chaussée d’un bâtiment qui abrite également, à l’étage supérieur, le Queensland Museum.

 

 

 

 

La Queensland Art Gallery

Les deux bâtiments sont stratégiquement situés sur la rive sud de la Brisbane River au niveau du Cultural Center et ont des histoires intéressantes. Dès la fin des années 1970, de grands chantiers s’opèrent pour donner à Brisbane le rang de métropole qu’elle a aujourd’hui. La ville entreprend la construction d’un bâtiment moderne pour accueillir la galerie d’art moderne. Il est inauguré en 1982 et permet à Brisbane d’obtenir une place centrale dans les arts australiens.

Au coeur d’une sorte de compétition entre les Etats, Brisbane, en tant que capitale de l’Etat du Queensland, est choisie pour accueillir un nouvel espace muséal, à l’architecture moderne, pour y placer des oeuvres d’art contemporaines.
Un nouveau bâtiment est donc inauguré en 2006, la GOMA, et vient compléter la galerie déjà existante pour former la QAGOMA. A l’image des grands musées d’art contemporains, la GOMA et ses cinq étages sont vastes, très aérés, lumineux et épurés. Les murs sont hauts, blancs, les éclairages sont sobres et peu présents puisque la lumière naturelle s’infiltre partout. Nul n’est obligé d’aimer l’art ou de devoir se forcer à regarder les oeuvres, il n’empêche que la GOMA est un espace qui mérite le détour pour la maîtrise architecturale dont elle a fait preuve. De plus, l’entrée est entièrement gratuite.

Au sein de la QAGOMA, beaucoup d’oeuvres sont présentées, au travers de nombreuses expositions temporaires et permanentes. La programmation est d’ailleurs éclectique puisque lors de notre visite, une exposition temporaire sur le monde des comics allait ouvrir ; au même moment étaient présentées des oeuvres de l’artiste britannique controversé Anish Kapoor.
Au sein des expositions permanentes, une grande partie des oeuvres exposées est australienne. Beaucoup d’entre elles sont aborigènes ou indigènes du détroit de Torrès. Les conservateurs ont fait le choix d’indiquer sur les cartels explicatifs les noms des peuples des artistes avant d’indiquer le terme « Australia ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exemple d’un cartel explicatif. « NT » signifie Nothern Territory.

Nous avons remarqué que l’art contemporain australien qu’il nous est permis de voir dans ces musées renvoie très souvent à l’histoire du pays ou aux histoires et légendes européennes et aborigènes que veulent transmettre les artistes. Beaucoup d’oeuvres évoquent par ailleurs des éléments du Temps du Rêve.

Citons entre autres la très belle oeuvre aborigène – reconnaissable par le style pointilliste, les lignes sinueuses et les couleurs ocres et marrons qui rappellent la terre – intitulée sobrement « Le Rêve de la patate sauvage » (Wild Potato Dreaming) de Emily Kame Kngwarreye.

 

 

 

 

Emily Kane Kngwarreye, Wild Potato Dreaming, 1990

Une oeuvre bien particulière a retenu notre attention pour l’histoire singulière qu’elle relate.
Intitulée Albert’s story, celle-ci consiste en une série de 13 peintures sur toiles réalisées par l’artiste Vincent Namatjira en 2014 et achetée par le QAGOMA la même année.

Vincent Namatjira est aborigène. Il est originaire du peuple Pitjantjatjara qui évolue dans le Territoire du Nord, en Western Arranda, sur les terres Arrernte, dans la région d’Alice Springs. Les 13 toiles qu’il a peintes racontent l’histoire d’Albert, son grand-père – Albert Namatjira.

Albert est né en 1902, dans la mission luthérienne de Ntaria, vouée à convertir les indigènes à la parole de Dieu, à 125 kilomètres à l’ouest d’Alice Springs.

Petite parenthèse : Aborigène ou Indigène ? Tout dépend de la période de l’histoire dont nous parlons. Lorsque les anglais ont débarqué au XVIIIe siècle, le terme « indigène » correspondait alors à tous les peuples présents sur ces terres nouvelles. Il englobait tout aussi bien les Aborigènes que tous les autochtones non blancs. Aujourd’hui, deux peuples sont reconnus comme faisant partie de la nation australienne : les Aborigènes d’une part, les Indigènes du Détroit de Torrès d’autre part. Chacun a son drapeau, ses coutumes et ses langues.

Lorsqu’il est baptisé, en 1905, comme beaucoup d’Aborigènes, Albert reçoit ce prénom européen et le nom aborigène de son père, Namatjira.
Il s’initie dans sa jeunesse aux coutumes aborigènes et est parfaitement ancré dans la culture de son peuple.

 

 

Albert Namatjira being initiated in the bush

La révélation qui va changer le cours de sa vie survient en 1934, alors qu’il a 32 ans. Un artiste blanc, Rex Battarbee, expose ses toiles au village d’Albert. Celui-ci décide alors d’apprendre à peindre à ses côtés et va se consacrer, jusqu’à la fin de ses jours, à la peinture de paysage.

 

Albert Namatjira painting with Rex Battarbee

Il développe son propre style influencé par ses croyances, ouvre une école d’art dans son village d’origine, et ses tableaux, beaucoup d’aquarelles, deviennent rapidement très populaires.

Les hommes blancs s’intéressent de plus en plus à lui. Albert leur fait découvrir sa culture et le monde aborigène.

 

 

Albert Namatjira selling artefacts to policemen

À 52 ans, en 1954, il est décoré de la médaille du couronnement par la reine Elisabeth II en personne, lors de son premier voyage en Australie.

 

 

Albert Namatjira receiving Coronation Medail from Her Majesty

Tout en ne restant jamais éloigné de sa terre natale, dans laquelle il retourne souvent, Albert expose à Melbourne et découvre Sydney en 1955. Il parle dès qu’il peut, à qui souhaite l’écouter et quelle que soit sa couleur de peau, de son art et de son pays.

 

 

 

Albert Namatjira is out Namatjira camp to reconnect with the Land

Albert Namatjira rentre alors dans l’histoire. En effet, il est le premier Aborigène à avoir obtenu la nationalité australienne. Nous étions en 1957, c’était il y a 60 ans. Tardive reconnaissance !

 

 

Albert Namatjira becoming an Australian Citizen

La fin de l’histoire d’Albert est plus triste. Le racisme et la discrimination envers les Aborigènes sont bel et bien présents dans les années 1950. On lui refuse l’achat d’une maison à Alice Springs et, au désespoir, Albert est arrêté alors qu’il achète de l’alcool à un blanc. Il est condamné à une peine de prison qu’il effectue jusqu’à mai 1958 et meurt d’un arrêt cardiaque trois mois plus tard. Il a alors 56 ans.

Avec ces 13 toiles, Vincent Namatjira montre combien son grand-père est emblématique pour les Aborigènes. Au moment où son peuple n’a pas la nationalité australienne, Albert est la démonstration du fait qu’un Aborigène peut être reconnu grâce à son art. Albert Namatjira est un pionnier de l’art australien. Il a mis en lumière par ses aquarelles la beauté des paysages de l’Australie centrale et représente un modèle qui continue d’inspirer les jeunes artistes aborigènes d’aujourd’hui.

C’est grâce aux musées, et aux achats d’oeuvres incroyables, que nous pouvons, visiteurs que nous sommes, accéder à de telles histoires. Grâce à Vincent Namatjira qui renoue avec son héritage familial et à la QAGOMA, l’important personnage que fut Albert et son histoire ne nous sont à présent plus inconnus.

 

 

En couverture : Albert Namatjira in Sydney – Yeah !

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