Rendez-vous en terrain connu : chez les Lo Lo noirs
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Rendez-vous en terrain connu : chez les Lo Lo noirs

Dans la province de Cao Bang tout au nord du Vietnam, l’ethnie des Lo Lo noirs vit toujours en retrait du monde moderne dans le petit village de Khuoi Khon. Un numéro de l’émission Rendez-vous en terre inconnue leur avait été consacré en 2011 avec la participation du rugbyman Frédéric Michalak. Huit ans plus tard, c’est avec un couple de français rencontré sur la route, Charlie et Sophie, que nous sommes allés à leur rencontre.

 

Un début mitigé

 

Depuis Bao Lac, la route n’est pas bien longue pour arriver à Khuoi Khon. Ce sont seulement les derniers kilomètres qui nous font suer à grosses gouttes. L’asphalte a disparu, l’accès n’est plus qu’une route périlleuse, très pentue en terre sur laquelle sont éparpillés des rochers. On est à flanc de montagne, sur notre droite il n’y a plus que le vide. Nous avons passé les dernières maisons d’un autre village et la montée est de plus en plus difficile pour nous qui ne sommes pas de grands motards. Sophie cale deux fois dans les virages en épingle. Je laisse Cannelle descendre de la moto et je décide de piloter tout seul notre scooter semi-automatique pendant qu’elle finit les dernières centaines de mètres à pied.

L’accès au village lui-même se fait par une montée extrêmement raide que nous nous refusons à emprunter en moto, d’autant plus qu’il a plu et qu’il ne reste que de la boue. Alors qu’on voit les premières maisons apparaître, on décide de s’arrêter et de laisser les motos devant la toute première maison du village, située encore en contrebas.

Une dame sort de l’habitation. Elle a entendu les moteurs et nos éclats de voix et s’empresse de venir vers nous. Il n’y a aucun doute, c’est une Lo Lo noire. Elle est vêtue des habits traditionnels très sobres des Lo Lo : une veste noire avec des manches colorées et une coiffe noire. Elle nous tend des tickets et nous fait comprendre que pour aller plus loin, il nous faut payer. C’est la première surprise.

Nous qui nous attendions à trouver un village perdu dans les montagnes, on est quelque peu intrigués par cette façon de faire. L’entrée n’est pas chère, 20 000 dôngs par personne, soit moins d’un euro. Nous hésitons malgré tout, on a peur d’entrer dans un village touristique et de ne pas trouver l’authenticité qu’on espérait. La dame se montre très insistante, on comprend qu’elle ne nous laissera pas passer si on ne paye pas. Nous nous regardons les uns les autres, indécis, un peu gênés aussi. Devant la véhémence de la dame, nous payons. En regardant de plus près nos tickets, on lit que c’est l’agence de voyage Amica Travel qui les « sponsorise et imprime » pour « le développement et la communauté de Khuoi Khon ». C’est donc en finalité une bonne chose.

 

 

Une fois la taxe d’entrée acquittée, la dame nous fait de grands signes pour nous inviter chez elle. Sa maison est construite en bambou, avec une grande terrasse. Elle nous fait asseoir dans la pièce à vivre. Il n’y a aucun meuble, juste une armoire en bois et un foyer sur les cendres duquel est posée une bouilloire. Elle nous sert du thé.

 

 

On est très touchés de cette invitation et très curieux de découvrir son mode de vie. Elle revient cependant très vite avec de l’artisanat qu’elle souhaite nous vendre. Les « lolos » sont en fait les vestes noires portées par les femmes. Le nom de l’ethnie vient tout simplement de l’habit qu’elles portent.

 

Un lolo

 

La dame nous montre plusieurs vestes et des pièces décoratives cousues main. Elle les étale devant nous et annonce les prix. Cette invitation n’est donc pas désintéressée, elle espère nous vendre son artisanat. D’un côté, on comprend la démarche. De l’autre, on est tout de même surpris de constater que cette dame est visiblement habituée à gérer des touristes. Elle ne tarde pas à nous annoncer d’autres prix : ceux qu’on devra payer si l’on souhaite dîner et dormir chez elle. On remarque que dans un coin de la pièce sont empilés des matelas et des couvertures. Elle doit recevoir régulièrement des touristes de passage chez elle.  Elle est d’ailleurs persuadée que nous allons rester dormir. C’est notre deuxième surprise. Si nous avions évoqué l’idée de dormir chez l’habitant dans ce village, nous espérions pourtant que ce soit de manière plus naturelle et moins organisée.

Après quelques minutes passées dans sa maison, nous partons explorer le reste du village. Nous laissons les motos devant la maison et partons à pied. Après la côte boueuse, nous arrivons près de la source où les habitants du village vont s’approvisionner en eau.

 

A la source

 

Les femmes portent toutes deux seaux sur leurs épaules et font la queue pour les remplir. De l’autre côté, des hommes et des enfants sont en train de se laver les cheveux. La scène n’a rien d’habituel pour nous qui avons l’eau courante à la maison. Ici, les habitants doivent venir chercher leur eau et la rapporter chez eux.

 

 

La côte continue de plus belle jusqu’au cœur du village. Les femmes avancent lentement dans la montée, un seau de chaque côté des épaules. Nous comprenons qu’elles doivent certainement faire cet exercice plusieurs fois par jour.

Nous continuons notre visite et arrivons devant une énorme maison en bambou. Une plaque apposée sur le mur nous indique que cette maison a été aménagée par Amica Travel pour les villageois, afin de leur permettre notamment d’accueillir des groupes de touristes amenés là par l’agence. Ils ont la possibilité d’y passer la nuit en revenant de trek dans les rizières. Il y a même des toilettes et deux douches, mais on se rend vite compte que les villageois ne les utilisent pas.

 

L’entrée de la maison commune. La plaque « offert par Amica Travel » est sur la gauche

 

A l’entrée de la maison, une femme nous aborde et nous propose de monter voir l’intérieur. Là encore, le même jeu se répète : elle nous fait asseoir près du foyer, nous sert du thé puis nous amène ses vestes cousues main. Elle nous indique aussi les prix pour manger et dormir. Dans un coin, nous apercevons la même pile de matelas indiquant bien la présence régulière de touristes comme nous. D’ailleurs, tous les prix qu’elle nous annonce sont identiques à ceux de la première dame à l’entrée du village.

On est assez déçus de ce constat : les deux personnes rencontrées ne font pas preuve d’une réelle hospitalité et, même s’ils sont très gentils, ne font que vendre un service. L’émission Rendez-vous en Terre inconnue a apporté une certaine notoriété au village, dont certains habitants semblent tirer parti. Les touristes sont plus nombreux que ce qu’on pensait à venir voir les Lo Lo. En revenant vers la source, on croise un groupe d’une dizaine de touristes en tour organisé. Leur guide leur permet de photographier les gens qui se baignent et qui remplissent leurs seaux. Quelques minutes plus tôt, nous avions demandé à ces mêmes personnes si elles souhaitaient être photographiées et la plupart avait répondu non. On les regarde donc se faire mitrailler sans leur consentement. On est un peu écœurés. Le groupe est accueilli dans la maison que nous venons de quitter. Une heure plus tard, ils repartent déjà avec des paquets dans les bras. Leur tour ne leur permet pas de passer la nuit dans le village. Ils ne seront même pas allés voir le reste des maisons situées un peu plus loin. C’est là-bas que finalement la magie a opéré pour nous.

 

Accueil chaleureux et souvenirs en pagaille

 

La première heure passée dans le village Lo Lo est mitigée, oscillant entre déception et découverte d’un village au décor fabuleux. Nous voulons en voir plus et c’est pour cette raison que nous décidons de nous enfoncer plus loin dans le village, vers les dernières maisons plus isolées.

Toutes les maisons sont construites en bois et bambou selon le même modèle. Une grande pièce à vivre, quelques chambres à part et une terrasse donnant sur l’extérieur. Les maisons sont en fait construites sur pilotis, la pièce centrale est à l’étage et nous pouvons observer, au travers des lattes en bambou du plancher, les motos entreposées en-dessous, sur la terre battue, mais aussi le bois pour le feu, les sacs de riz et parfois des cochons.

Dans ce village, les toits sont en tuiles. Dans d’autres, ils sont en palmes. Les toits forment deux angles avec des trous zénithaux par lesquels s’échappent les fumées du foyer. Lorsqu’il pleut, ce sont ces seules rangées de tuiles qui nous séparent de l’eau. On reçoit tout de même une petite bruine lorsque l’averse est violente. L’architecture est unique et très belle. Ce sont des maisons traditionnelles comme on en voit de plus en plus rarement au Vietnam. Entre ces maisons, nous marchons sur les petites sentes en terre et nous attirons les regards.

 

quelques rues du village

 

Sur les hauteurs du village, les touristes ne montent habituellement pas. Les habitants nous regardent fixement. Ils se demandent visiblement ce qu’on fait là. Les groupes d’enfants, curieux et craintifs, nous suivent à distance sans oser s’approcher.

 

 

Au détour d’une maison, une dame au sourire rouge de bétel nous invite chez elle. Cette fois, elle ne nous demande rien. Elle n’a pas d’artisanat à vendre. Elle ne parle même pas le vietnamien. Sophie qui est d’origine vietnamienne et pratique la langue est incapable de discuter avec elle. Elle a l’air juste contente d’accueillir des étrangers chez elle.

 

 

D’autres habitants montent dans la maison. Ici, les gens ont l’air de pouvoir rentrer chez les uns et les autres sans problème. Une jeune femme nous aborde, cette fois elle parle vietnamien. Sophie traduit : elle nous propose de venir chez elle.

 

La maison de nos hôtes d’une nuit

 

Une fois chez cette jeune femme, on nous offre de nouveau du thé. L’après-midi est déjà bien avancé, mais la dame n’hésite pas à nous faire à manger. Elle nous offre du riz, des légumes bouillis et du gras de porc. On essaye d’être polis et de tout manger mais le gras de porc a un peu de mal à passer. Elle le comprend vite à nos têtes et nous fait signer en rigolant de jeter les derniers morceaux au chat. Pendant un moment, nous nous sommes d’ailleurs demandé s’il ne s’agissait pas de viande de chien.

 

Un repas Lo Lo

 

Beaucoup de monde commence à se rassembler dans la maison pour nous observer. Tous se regroupent d’un côté de la pièce tandis que nous mangeons de l’autre. On échange des sourires timides jusqu’à ce que des petits garçons, intrigués par nos téléphones et appareils photo, viennent faire des photos avec nous.

Comme dans les autres maisons, nous trouvons une grande pièce principale et quelques petits espaces sur les côtés pour placer les lits. D’un côté sont entreposés les ustensiles de cuisine et les denrées alimentaires, ainsi que des tas de bois. Au milieu de la longueur de la pièce, mais pas vraiment en plein centre, est situé le foyer. Il s’agit d’un carré d’un mètre de côté, creusé dans le plancher et renforcé d’une plaque de fer. Les bûches sont posées en rond et poussées au centre au fur et à mesure de la combustion. Une grande marmite est posée sur un trépied, juste au-dessus des flammes. Il n’y a pas d’aération. Les fumées se diffusent dans la pièce et imprègnent nos vêtements et nos corps.
Pour le reste, la maison n’est pas alimentée en eau et c’est à la source que la propriétaire doit aller chercher l’eau. L’électricité n’alimente le foyer que depuis quelques mois. Le père de la maison est tout heureux d’allumer sa télévision et de nous présenter sa « sono ». A l’opposée du foyer se trouvent le portrait d’Hô Chi Minh, ceux des anciens membres de la famille, ainsi que la photo de mariage du couple, tous rassemblés autour d’un petit autel religieux.

 

L’intérieur typique d’une maison Lo Lo

 

Les douches et lessives se font à la source. Pour ce qui est de faire ses besoins, le propriétaire nous tend un rouleau de papier toilette et nous indique de sa main les bois environnants. Le message est passé… Le reste de la maison est assez vide puisque les Lo Lo possèdent très peu de mobilier et d’objets de décoration.

La femme nous propose rapidement de rester dîner et dormir chez elle. Nous comprenons que nous ne pouvons pas laisser les motos sur le bord de la route à l’entrée du village, et qu’il nous faut redescendre voir avec la dame de la première maison si elle ne peut pas nous les garder pour la nuit. En comprenant que nous ne dormirons pas chez elle, son visage se ferme et plus aucun sourire ne nous sera offert. Elle souhaite que nous payions pour garer les motos dans son garage. Après négociation, nous nous entendons sur 60 000 dôngs pour les trois motos.

S’en suit une succession de moments magiques. La source pour se rafraîchir, les regards curieux et les sourires des gens. La vue sur la terrasse pour le coucher du soleil, les pieds pendant dans le vide. Les jeunes filles qui mènent les troupeaux de vaches dans les sentes à la fin de la journée. Les nombreux coucous et sourires des habitants. Les groupes de petits garçons qui nous tapent dans les mains. Ces très nombreuses images qui resteront gravées dans nos mémoires pour longtemps.

 

Quelques scènes de village

 

Pour le dîner, le même repas nous est servi. L’alimentation des Lo Lo n’est pas très variée. Notre hôte installe des nattes sur le sol et des couvertures. Son fils rentre de l’école et est très intrigué de nous trouver là. Nous passons une partie de la soirée à jouer aux cartes avec lui, sous la lumière de l’unique ampoule qui éclaire la pièce et qui attire tous les insectes volants de la région. C’est sous le regard amusé des parents que nous rions de nos différences culturelles.

 

 

L’une des plus belles soirées passées au Vietnam.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés tôt aux premières lueurs par les odeurs de fumée. En effet, la jeune femme allume le feu au cœur du foyer dès 5h. De plus, il y a de l’agitation très tôt dans le village. Les jeunes filles mènent les troupeaux paître à l’extérieur et les vaches ont toutes des cloches accrochées au cou. Autour de 6h, le jeune garçon qui a dormi tout habillé à nos côtés se lève, il se débarbouille rapidement et sans prendre le temps de manger ou de se changer, enfile son cartable et file effectuer les 6 kilomètres qui le sépare de l’école. Je lui offre un de mes stylos avant de partir. Nous décidons de partir nous aussi, pour ne pas manquer le marché de Bao Lac et ne pas abuser de l’hospitalité de nos hôtes.

La jeune femme n’attend rien de nous, mais nous décidons de l’aider, elle et sa famille, en lui donnant un peu d’argent. Après tout, c’est ce qu’on aurait fait si on avait décidé de dormir dans la première maison ou dans la maison commune. Avec le recul, je ne sais pas trop si c’était une si bonne idée que ça. On a voulu aider comme on a pu, notre geste partait d’une bonne intention, mais on a vu aussi que l’argent pouvait pousser les gens à la malhonnêteté. L’anecdote suivante en est la preuve.

En revenant chercher nos motos, la dame de la première maison tente de nous faire payer plus que ce qui avait été convenu la veille. Elle finit par comprendre que nous ne céderons pas et que nous ne paierons pas plus que les 60 000 promis. Malheureusement, nous n’avons pas de petits billets avec nous et sommes obligés d’en donner un de 500 000 dôngs. La dame fait traîner les choses, elle ne veut pas nous rendre la monnaie. Nous attendons. Elle compte et recompte, mais pas devant nous, elle est assise à l’intérieur, sur les marches. Nous attendons. Comprenant sûrement qu’on ne va pas partir sans notre monnaie, elle finit par revenir avec une liasse de billets. On recompte devant elle, le compte n’y est pas. Il manque de l’argent. Sophie, excédée, le lui signifie en vietnamien. La dame lui arrache alors les billets des mains et recompte devant nous, en essayant de tricher : 10, 11, 13, 14, 15, le compte est bon… Nous ne sommes pas dupes, et après une bonne vingtaine de minutes perdues face à tant de malhonnêteté, elle finit de mauvais cœur par nous rendre toute la monnaie qu’elle nous doit.

 

Ascenseur émotionnel et questionnement

 

Cette visite est à double tranchant. C’est une expérience absolument exceptionnelle entrecoupée d’instants dérangeants, voire choquants, liés à une présence touristique sur le site.

Un article du Nouvelobs de 2012 s’interroge sur la suite donnée à l’émission : « Deux mois de tournage en 2010 pour filmer le choc des cultures entre le rugbyman F.M. et la famille de Lo Lo qui l’accueille. Au final, plus de sept millions de téléspectateurs et des sollicitations qui affluent pour découvrir le territoire des Lo Lo. Un bien pour un mal ou vice versa, c’est selon ». (Brunet, Elisa, « Vietnam : Rendez-vous chez les Lo Lo noirs », o.nouvelobs.com, publié le 20 novembre 2012).

Aujourd’hui, de très nombreuses agences touristiques vendent des treks de plusieurs jours au Vietnam et certains passent une ou plusieurs nuits dans le village des Lo Lo. Nous avons pu relever par exemple l’agence Nomade Aventure. Celle-ci propose 14 jours de trek dont 5 dans le village des Lo Lo à partir de 2300 € par personne. L’agence Allibert Trekking guide des touristes pour 15 jours à partir de 2085 €. Terdav, agence canadienne, propose son tour de 14 jours pour pas moins de 3000 $ canadiens. Ou encore Terres oubliées qui demande 1700 € pour 16 jours de trek à partir d’Hanoï et 2700 € à partir de Paris.
Au regard de notre expérience de visite et de la présence indéniable du tourisme des Lo Lo, nous avons cherché à comprendre : un bien pour un mal ? Ou vice versa ?

Précisons d’ailleurs qu’après la diffusion de l’émission de France 2, Frédéric Michalak avait souhaité créer l’association Tends la main pour venir en aide aux Lo Lo noirs. A ma connaissance, cette association n’existe plus, ou en tout cas son site internet officiel n’existe plus.

Le nom d’Amica Travel est apparu à deux reprises pendant notre visite. Cette agence, comme c’est indiqué sur leur site, a apporté son aide logistique pour le tournage de l’émission de France 2. C’est donc à Amica Travel que j’ai adressé un mail interrogatif, légèrement provocateur, mais sans jugement aucun. J’ai en quelque sorte retranscris le récit de notre visite et raconté les éléments choquants auxquels nous avons été confrontés, entrecoupés de mes questions. En voici un extrait.

 

Des questions

 

« Y a-t-il un contrôle d’Amica Travel sur les gains de la taxe d’entrée ? Si oui, qui contrôle la répartition des gains ? Comment sont-ils répartis et quels sont les projets en cours pour le développement du village ? […] N’avez-vous pas peur qu’une toute petite minorité de personnes retire tous les gains du tourisme ? ».

A propos des toilettes, don d’Amica, non utilisées par les villageois : « Pensez-vous réellement que ces commodités ont été installées pour les habitants ou plutôt pour vendre un meilleur service touristique ? Pourriez-vous vendre un tel séjour chez l’habitant si la maison ne possédait ni douche, ni toilettes ? »

J’ai évoqué dans le mail ce moment surprenant où le guide autorise des touristes à prendre des gens en photo sans leur consentement. J’ai fait un rapprochement historique en leur signifiant que cette scène m’avait fait penser aux zoos humains des expositions coloniales du XIXe siècle. Et je leur ai demandé si c’était cela leur vision du tourisme responsable.

Mon mail s’est achevé par une question ouverte ou une interrogation sur le bienfait de la présence touristique chez les Lo Lo : « Au regard de l’argent qui n’est qu’une denrée perverse, le village des Lo Lo noirs ne s’en porterait-il pas mieux sans aucune présence d’un tourisme organisé ? ».

Précisons qu’Amica Travel est une agence de voyage créée et gérée par des Vietnamiens. Elle prône un tourisme responsable, c’est-à-dire pour un développement qui ne doit pas être unilatéral mais qui doit profiter à tous. Leur charte met en avant « un code de conduite avec des valeurs : respect, partage, compréhension […] qui s’incarnent dans ses comportements et ses relations, tant en interne qu’en externe ».

 

 

Des réponses

 

La réponse d’Amica Travel est arrivée trois jours plus tard.

Amica Travel n’a sans doute pas apprécié que je pose des questions sur leur activité et que je puisse en questionner les bienfaits. Et le ou les rédacteurs du mail me l’ont fait savoir.

Ils me reprochent tout d’abord d’utiliser trop d’adjectifs grandiloquents dans mon récit. Ils jouent sur mes mots et me signalent par exemple que la route d’accès au village n’est pas « périlleuse » et qu’ils pourraient m’indiquer « des villages aux situations bien plus dramatiques ».  Ce n’est que la première d’une longue série de piques dans leur mail.

Ce qui nous a profondément choqué dans cette réponse est l’importance des jugements, les attaques mesquines, et l’absence de réponse dont ils ont fait preuve.

Petit florilège verbatim :

  • « Vous nous posez un certain nombre de questions, notre première réaction était : mais sous quelle égide ? c’est un expert en affaire autochtones, de l’UNESCO, un ethnologue ? De quel droit vous posez ces questions ? mais à la lecture complète de votre mail, nous trouvons vos questions constructives, d’où notre volonté de vous répondre »
  • « La France accueille 70 millions de touristes, comment les gains sont partagés ? Avez-vous des idées pour améliorer les choses ? »
  • « Vous savez, en écrivant à Amica, vous écrivez à des Vietnamiens. Vu cela, à propos de colonies, d’expositions coloniales, et vu le fait que vous ne connaissez pas le pays et ses caractéristiques, pensez-vous qu’il soit de si bon aloi de donner vos conseils ? »
  • « D’ailleurs nous ne comprenons pas pourquoi vous visez que le tourisme organisé. En quoi le tourisme en liberté comme vous le faites est meilleur ? »
  • « Avant de délibérer sur l’impact du tourisme sur des groupes ethniques, vous devriez mieux comprendre l’échiquier »
  • « Vous préférez laisser les Lolos dans la nuit des temps ? […] Pourriez-vous vivre longtemps comme eux avant, sans rien ou avec le strict minimum ? Non pas longtemps, vous préféreriez vite l’évolution et suivre la marche du monde, puis en faire le tour n’est-ce pas »

Et enfin de terminer leur réponse par

  • « Denrée perverse : nous ne sommes pas d’accord avec ce point de vue qui est celui des gens ayant des moyens. A ce propos, permettez-nous de vous demander : comment vous faites pour financer vos voyages autour du monde ? ».

Pourquoi tant d’agressivité ? Je reconnais aisément la provocation de mes questions, qui poussaient à la réflexion mais qui n’étaient pas agressives. Je laissais la porte ouverte à une réponse positive, sobre et à l’image de leur entreprise : responsable, respectueuse et compréhensive. Amica part pourtant du principe, sans savoir qui je suis, ni même connaître mes intérêts historiques, que je ne connais rien au pays, que je ne suis pas expert, donc que je devrais me taire ou ne pas donner de conseils. Mais depuis quand est-il interdit à des non spécialistes de poser des questions et à quiconque de s’informer ? Pourquoi la connaissance de l’histoire du Vietnam et de ses particularités ne reviendrait-elle qu’aux Vietnamiens ? C’est assez naïf de penser – sous prétexte que je ne semble être qu’un jeune homme français diplômé et touriste fortuné à ses heures perdues – que je ne peux pas connaître.

Pour autant qu’elle n’ait eu rien à se reprocher, Amica Travel aurait dû me répondre comme l’aurait fait n’importe quelle agence qui devrait conserver une bonne image d’entreprise face à un potentiel client, en adoptant un ton neutre. Cette absence totale de neutralité pose encore plus de questions.

Entre les questions sans fondement et les attaques, le mail apporte pourtant quelques réponses.
Les gains de la taxe ne sont absolument pas contrôlés par Amica qui n’aide qu’à l’impression des tickets. Personne ne sait donc ce qu’il advient de l’argent donné à l’entrée du village. L’agence a aidé à la construction de la maison communale à hauteur de 40 000 €. De plus, elle est en train de construire une autre maison à l’usage unique des villageois et qui ne sera pas accessible aux touristes. On a ici l’impression que l’agence rend légitime la présence touristique par le fait qu’elle aide avec la taxe et en aménageant la maison commune. Cette taxe semble plus être un moyen d’asseoir sa présence au village, et son exploitation, en contentant les villageois, plus qu’une réelle démarche humanitaire.

Amica reconnaît que les toilettes et douches ont été installées tout autant pour les villageois que pour les touristes car « ce n’est pas facile de proposer à nos clients, qui ne sont pas jeunes, de se priver de ces commodités ». Elle nous annonce que le nombre de nuitées par an se porte à 40 et que la première maison en bas du village a été aménagée par une autre agence, contre leur gré. Alors là nous ne comprenons plus : Amica Travel imprime des tickets dont la gestion revient à la propriétaire d’une maison gérée par une autre agence sans leur consentement. Très étonnant.

A coup d’attaques agressives, le rédacteur du mail cherche pourtant à montrer tous les bienfaits de la présence d’Amica chez les Lo Lo. Grâce à eux, les Lo Lo se développent, peuvent manger des protéines plus régulièrement et sortent de leur misère ancestrale. D’ailleurs ; les attaques qui portent sur mon voyage, mon argent, la manière dont je l’ai gagné – mais aussi la façon dont j’aimerais, si j’étais à la place des Lo Lo, sortir de cette misère et faire le tour du monde – sont très dérangeantes. Ils me font passer pour le cruel occidental qui voudrait priver les Lo Lo du tourisme et donc leur nuire. Le rédacteur du mail n’a justement pas vu que mon interrogation sur le processus touristique était au contraire la volonté de leur permettre un développement sans accros, un moyen de montrer mon attachement à une sortie de la nuit des temps sans présence étrangère et vénale.

Amica Travel met sur le même plan « argent » et « tourisme » comme s’il n’y avait pas d’autre moyen que le tourisme pour aider des peuples à se développer. Cette agence aime à penser qu’elle fait de l’humanitaire. Le problème pour moi est qu’il y a cette contrepartie de la présence touristique. Nous sommes certes loin de la masse des touristes de la baie d’Halong. Je pense pourtant qu’il y a un début à tout. Si la seule Amica mène 40 groupes par an, combien cela fait-il de groupes en comptant toutes les autres agences ? Amica Travel n’a sans doute pas apprécié qu’entre les lignes je les nomme « entreprise commerciale à caractère lucratif » et non « œuvre humanitaire ». La volonté d’une rentabilité financière en fin de mois marque en effet une grande différence. Comme le proverbe le dit : l’argent appelle l’argent. Jusqu’où cela peut-il aller ?

Par ailleurs, l’agence Allibert Trekking accompagne des touristes une quinzaine de jours à partir de 2085 € par personne. Cette somme est astronomique par rapport aux ridicules 20 000 dôngs de la taxe d’entrée, seulement 80 centimes d’euros.

C’est à peu près ce que j’ai répondu à Amica Travel dans un mail très argumenté. Pour les contredire, je leur ai signifié qu’après une longue analyse du tourisme, la seule façon pour moi de protéger les patrimoines – culturels, naturels et immatériels – et les traditions, est de ne pas les faire interférer avec le tourisme, quel qu’il soit. Je me comprends dedans. Notre voyage d’un an et demi nous a montré les dérives du tourisme, un fléau des temps modernes. Si le seul moyen de protéger est donc d’interdire l’accès aux touristes, il faut changer notre façon de nous déplacer à l’étranger et le faire de manière humanitaire. Ce sera sans doute ça la vraie responsabilité.
Cette analyse est une réponse radicale au rôle de saint-sauveur que veut se donner Amica.

Je ne suis pas contre le tourisme, puisque je suis un touriste voyageur. Je ne suis évidemment pas contre le développement de ces minorités. Je suis en revanche contre l’utilisation d’une minorité ethnique ou d’un peuple quel qu’il soit pour un enrichissement personnel via un système de vente. Là est le problème majeur du tourisme actuel. La question que nous pourrions nous poser est : existe-t-il un bon tourisme ? Je ne pense pas. Quelle que soit la forme de tourisme pratiqué, individuel ou organisé, je pense qu’il n’y a que des degrés dans l’échelle de la nuisance. La visite, telle que nous l’avons effectuée dans le village des Lo Lo, est une forme de nuisance. Alors que nous pensons avoir aidé cette famille, nous ne savons par exemple pas ce qu’il est advenu de l’argent que nous lui avons donné. Nous ne savons pas non plus si la nourriture que l’on a mangé n’était pas les réserves de la semaine, offertes pour nous faire plaisir et donc susceptibles de les amener à une privation future. Néanmoins je pense que cette forme de tourisme en liberté a un impact minime, au degré 0.5 de l’échelle du nuisible. Est-ce le cas du tourisme organisé version Amica Travel ? J’ai ma petite idée.

J’ai en effet l’impression qu’il faudrait creuser davantage le concept de « tourisme responsable » prôné par des agences touristiques plutôt que d’y plonger tête baissée en pensant faire une bonne action. A méditer !

 

PS : Lorsqu’il s’agit de prendre les gens en photo, nous ne cachons jamais l’appareil. Celui-ci est toujours bien visible et lorsqu’on nous fait un signe négatif, nous le rangeons et ne tentons pas malgré tout d’avoir un cliché malhonnête. Lorsque les photos sont frontales, nous demandons toujours l’autorisation et nous montrons les photos aux concernés, surtout les enfants qui en sont toujours très contents.

 

Quand les enfants prennent une photo !!

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