Une visite des bagnes de Tasmanie – Partie 2
Australie Patrimoine bâti

Une visite des bagnes de Tasmanie – Partie 2

L’histoire pénitentiaire australienne est fascinante. Notre visite de l’un des bagnes les plus importants de l’Empire britannique du XIXe siècle, au cœur de la péninsule de Tasman, nous a apportée beaucoup d’informations.

Notre visite

 

Spikky bridge

 

C’est bien avant le Port Arthur Historic Site que nous prenons connaissance de l’histoire pénitentiaire tasmanienne.

En descendant la côte est, un superbe pont dont les parapets sont hérissés de lauze est encore fonctionnel. Celui-ci n’est qu’un des nombreux ouvrages construits, en même temps que la route, par les convicts au XIXe siècle.

 

Spikky bridge

 

Ce pont a été bâti dans les années 1820 à un moment où les prisonniers étaient encore chargés de travaux par des colons libres et propriétaires de terres.

Le pont est dans un parfait état de conservation et permet un bel arrêt, en bord de mer.

 

Spikky bridge

 

« Dogs line »

 

L’entrée de la péninsule de Tasman se fait par Eagleshaw Neck, cette bande de terre de 100 mètres de large.

Pour empêcher toute évasion, une ligne d’une quinzaine de chiens féroces attachés à des piquets avait été installée. Certains d’entre eux se trouvaient sur une plateforme, sur l’eau.

Au moindre mouvement, ils aboyaient et prévenaient immédiatement les officiers de garde.

De cette ligne de chiens il ne reste évidemment rien, sauf une statue illustrant le système préventif.

 

Illustration de la « dogs line »

 

Nous trouvons à proximité la maison du quartier des officiers, construite en 1823, et qui est le plus vieux bâtiment militaire encore debout en Australie. Sa gestion revient au service des Parks et Widlife qui a décidé de laisser la bâtisse en l’état, sans restauration. Le principe est de voir les différentes « couches d’histoire » sans déformation.

 

Coal Mines Historic Site

 

À quelques kilomètres, au bout d’une des pointes de la péninsule, se trouvent les ruines des mines de charbon.

Nous pouvons y voir, au cœur de la forêt, deux anciens puits bouchés. L’un servait d’aération aux tunnels, l’autre était l’entrée de la mine. Ces deux puits sont situés à deux kilomètres l’un de l’autre. Il faut donc imaginer l’ampleur du réseau minier souterrain.

A l’endroit de l’internement des prisonniers, ne subsistent que des ruines. Anciennes cellules, façade principale de la chapelle, tas de briques au niveau de l’hôpital, anciennes cellules punitives et ruines de la maison des soldats. Le site est difficile à comprendre tant il ne reste rien.

 

 

Façade de la chapelle
L’ancien hôpital

 

Quelques panneaux nous informent ici et là, mais trop peu pour saisir véritablement l’importance de ce lieu.

 

Port Arthur Historic Site

 

Nous avons retrouvé le même contexte à Port Arthur. Du pénitencier et des bâtiments où vécurent des prisonniers, il ne reste que des ruines.

Le site est pourtant très complexe. Après la fermeture de la prison en 1877, certains bâtiments militaires furent détruits. La zone fut ensuite découpée en terrains individuels et vendue à des propriétaires privés qui y bâtirent des maisons. Ce sont ensuite deux feux de brousse en 1895 et 1897 qui incendièrent planchers et charpentes et ne laissèrent de l’église gothique, de l’hôpital et des prisons que les ossatures.

 

Port Arthur en 1876

 

L’église en 2018

 

Moyennant 39 dollars, nous avons accès librement au parc pour deux jours. Une croisière est comprise dans le prix et permet d’apprécier l’ampleur de la baie et d’approcher d’autres points d’importance, comme l’île des morts où furent enterrées près de 1100 personnes.

Une visite introductive est ensuite faite à tous les visiteurs. Celle-ci se concentre sur la période pénitentiaire et est donc une approche essentielle pour comprendre l’histoire originelle. Pour notre part, la guide a occulté complètement les 150 années suivantes, nous laissant dans l’incompréhension lorsque nous sommes entrés dans la première maison, de 20 ans postérieure à la fin de la prison.

En plus des bâtiments de l’époque prison, quatre petits musées sont accessibles dans quatre maisons individuelles, construites ou non avant 1877 mais qui eurent toutes des vies bien remplies jusqu’au XXe siècle. La visite est difficile, c’est certain.

Une maison d’officiers devenue l’ancienne poste, la maison du médecin militaire, celles des magistrats et chapelain sont visibles, mais encore la maison de Smith O’ Brien qui était prisonnier politique et put résider à part, le cottage Trentham construit en 1898, la maison du commandant qui fut un hôtel au XXe siècle.

 

La maison des gardes restaurée (en jaune). Les communs de la maison du commandant (au fond, à droite)

 

Le tribunal (à gauche, au premier plan). Le pénitencier (à gauche, au second plan), une tour de garde et un bout de l’enceinte (à droite)

 

La prison séparée, quant à elle, a été reconstruite en 2007 à partir de documents d’archives. Nous croyons entrer dans des bâtiments historiques alors que les espaces que nous voyons ont été restitués.

 

Tout ceci se mélange dans le parc. Nous passons d’une époque à une autre. La déambulation mène d’un petit musée à un autre, d’une ruine à une autre, en passant par les jardins agréables qui entourent les bâtiments.

Dans chacun des musées, des panneaux apportent des explications sur l’histoire de la maison dans laquelle nous sommes et sur l’histoire du site en général. Ces panneaux sont parfois très vieux et les informations se répètent d’un musée à un autre. Les scénographies sont, elles-aussi, d’un autre âge et mériteraient, c’est notre opinion, un gros rafraîchissement.

Point d’intérêt majeur, au sein de la maison du commandant, les pièces ont été reconstituées, au détail près et avec des objets et du mobilier d’époque, laissant percevoir un bout de vie dans un pénitencier colonial du XIXe siècle.

Nous sortons finalement de la visite avec un sentiment de confusion. Le plaisir esthétique, provoqué par ces ruines romantiques très photogéniques, est atténué par la difficulté que nous avons à comprendre le site tant les époques se mélangent.

 

Cascades Female Factory

 

L’usine où étaient envoyées les prisonnières se trouve quelques minutes au nord d’Hobart, au lieu-dit « Cascades ».

Difficile de comprendre de quoi se composaient les cinq cours successives et comment y vivaient les prisonnières.

En effet, des cinq cours n’en restent seulement trois. Au sein de celles-ci, tout a disparu. Ne subsistent que les murs extérieurs. Quelques éléments scénographiques posés sur le sol montrent où se trouvaient les bâtiments.

 

La cour 3. Les cours 1 et 2 étaient à gauche, mais n’existent plus. La chapelle se trouvait au niveau de la zone en sable gris

 

Pour quelques dollars, il est possible de suivre une visite guidée. Après nous avoir appris que cette usine fonctionna de 1826 à 1877 et que les femmes y faisaient des travaux plus ou moins difficiles – laver le linge, plier des draps, fabriquer des tissus – au bout de 40 minutes, le guide nous a semblé à court d’éléments à dévoiler tant on en sait finalement peu de l’usine des femmes.

 

La cour 5

 

Nous comprenons néanmoins qu’un unique carré de terre de 5 mètres de côté a été fouillé en 1997. Aucune étude archéologique n’a jamais eu lieu sur le reste du site, recouvert par une couche de gravier blanc d’un mètre d’épaisseur.

Ce carré fouillé dévoile des cellules individuelles similaires à celles des autres prisons, ainsi qu’un système d’évacuation des eaux usées.

 

L’unique carré fouillé

 

Hormis la visite guidée, très peu d’informations sont délivrées. Pas d’exposition dans l’accueil/boutique, très peu de panneaux historiques et informatifs. Nous sortons de cette visite de l’usine des femmes cernés de la même incompréhension. Comme au site historique de Port Arthur, nous saisissons l’importance historique du lieu – sans quoi il ne serait pas inscrit sur la liste du patrimoine mondial – sans pour autant pouvoir mettre des mots pour expliquer cela.

 

Nous avons donc contacté les conservateurs du patrimoine qui gèrent le site historique de Port Arthur, l’usine des femmes et le site historique des mines de charbon. Ceux-ci ont accepté de nous recevoir le temps d’une journée à Port Arthur.

 

Protection & Conservation

 

Un tourisme de masse ?

 

La Port Arthur Historic Site Management Autorithy (PAHSMA) a été créée en 1987 pour garantir la protection du site de Port Arthur.

Depuis la protection à l’UNESCO en 2011, elle est également en charge de la protection, de la restauration, de la mise en valeur patrimoniale et touristique des Coal Mines Historic Site et de la Cascades Female Factory.

Précisons que la PAHSMA est une entreprise gouvernementale à caractère financier.

 

Nous avons pu rencontrer Jody Steele, responsable du programme Patrimoine, et son adjointe, Gemma E. Davis. Celles-ci ont répondu à nos questions et nous ont montré leurs locaux ainsi que les collections du PAHSMA.

Nous les avons interrogées en premier lieu sur leurs activités principales quant à la mise en valeur touristique, ainsi que sur le plan de management du site de Port Arthur.

Nous avons effectué cet entretien dans le centre des visiteurs flambant neuf, celui-ci n’ayant été inauguré qu’en décembre 2017. Gemma E. Davis nous a avoué avoir passé l’année 2017 à préparer l’ouverture du centre et l’exposition qui s’y trouve. La scénographie de celle-ci est très travaillée et sa conception a dû en effet prendre plusieurs mois, voire années.

 

L’une des vitrines de l’exposition. Pour l’anecdote, celle-ci représente des objets (des pierres principalement) qui ont été volés par des touristes sur le site de Port Arthur, puis qui ont été renvoyés, sous couvert d’anonymat bien souvent, aux gestionnaires du site. La plupart des voleurs ont été touchés par le mauvais sort suite à ces vols. Nous avons pu voir de nombreuses autres briques retournées au musée dans les réserves

 

Les projets à venir pour 2018 sont la mise en place d’une organisation plus fonctionnelle des croisières, la création d’un restaurant ainsi qu’un centre des visiteurs pour l’usine des femmes.

Le plan de gestion actuel du site historique de Port Arthur remonte à 2008, avant le classement à l’UNESCO. Jody Steele nous a dit que l’élaboration d’un nouveau plan de gestion était en étude, afin d’estimer le nombre de visiteurs que le site peut accueillir en même temps, la priorité restant pour autant l’organisation des croisières et la création d’un nouveau restaurant.

 

Le bateau de croisière dans la baie

 

Depuis 2011, le nombre de visiteurs ne cesse d’augmenter. On parle d’une croissance de 70 % pour atteindre près de 300 000 visiteurs en 2017. La plupart sont chinois. Si des visites sont déjà dispensées en mandarin, aucun texte n’est pour le moment écrit en aucune autre langue que l’anglais. Et comme en plaisante Jody : « le public chinois ne supporte pas de rester en place. Il doit être constamment en mouvement ». D’où l’importance de la régulation des croisières puis de la dispersion réfléchie des publics sur le site pour éviter les foules dans des bâtiments fragiles, comme le pénitencier.

 

Si l’enjeu est à la protection des lieux, nous sentons avant tout une non volonté de réduire ou de réguler le nombre de touristes, mais de créer toutes les structures touristiques nécessaires pour un accueil rentable de tous les visiteurs. Le tourisme de masse semble pourtant faire peur aux deux gestionnaires, mais la régulation n’est pour le moment pas à l’ordre du jour.

Aucun projet énoncé ne semble non plus concerner une refonte des textes ou des informations présentes dans les musées pour une meilleure lisibilité du site. Le contexte est à la fluidification de la visite, à une meilleure accessibilité et à l’apport plus important de services touristiques.

Si la partie touristique est évidente, les équipes du PAHSMA ont une autre casquette que le contrôle et la gestion des publics : celle de la conservation et de la recherche.

Les collections

 

Nous avons pu accéder aux bureaux et aux collections du PAHSMA. Celles-ci sont conservées à l’écart du site dans un hangar que l’équipe aimerait rénover. Précisons que les personnels du PAHSMA sont très peu nombreux – de l’archéologue, au guide, en passant par la bibliothécaire et l’infogrpahiste – une dizaine de personnes qui nous ont été présentées brièvement.

Jody Steele déplore de « petites » collections, mais tente de rassembler des artefacts ayant été utilisés sur le site de Port Arthur. Il est étonnant de constater qu’il ne subsiste presque aucun objet de l’époque pénitentiaire. Les quelques objets à l’usage de la prison ne proviennent en fait pas de Port Arthur.

Quelques armes, beaucoup de pièces de vaisselle et d’ameublement, plusieurs dessins et peintures et un chariot en bois sont les principaux objets que l’on trouve en ces murs.

 

Chaines et boulets de prisonniers

 

Beaucoup de vaisselle dans les collections

 

Quelques armes gardées dans un coffre-fort

 

Un récent travail de rangement a permis une classification des collections archéologiques. Celles-ci ont pour le moment peu été étudiées mais l’aide d’étudiants bénévoles de l’université de Tasmanie permet d’en connaître toujours un peu plus sur les sites gérés par le PAHSMA.

On notera que des fouilles archéologiques ont lieu actuellement dans les anciens espaces sanitaires du pénitencier. C’est à cet endroit qu’il est le plus possible de découvrir des objets laissés par les détenus. En effet, les toilettes n’étaient pas autant surveillées que les cellules et les cours de promenade, et de nombreux objets fabriqués ainsi que des messages ont pu être enfouis. Ce sont tout du moins les découvertes qu’espèrent faire les équipes d’archéologues qui travaillent sur le site.

 

Fouille archéologique en cours au niveau du pénitencier

 

Pour le moment, ce ne sont que des clous rouillés qui remplissent les boites de conservation.

 

Trouvailles archéologiques conservées dans les réserves

 

Au sein des locaux du PAHSMA sont également pensés les projets architecturaux de conservation et de restauration des différents bâtiments du site. Du pénitencier, il ne reste que des murs de quatre étages sans soutien intérieur. Des colonnes d’acier ancrées dans les murs de brique ont été ajoutés il y a deux ans afin de consolider la structure. Les bases ont été enfoncées dans le sol. Les machines ont dû travailler sans humidifier le sol, faisant vibrer tous les murs et provoquant des sueurs froides aux équipes de conservation.

 

L’une des colonnes de soutien

 

Ce sont également les équipes qui ont pensé la restitution de la prison séparée, faisant appel aux historiens pour reproduire l’édifice dans la réalité la plus pure.

 

Ce sont aujourd’hui les projets de centre de visiteurs et de gestion touristique qui occupent les équipes. Néanmoins un autre pan majeur nous a été présenté : celui de la recherche et de la documentation.

Deux bibliothécaires travaillent à temps plein sur le site. L’une d’entre elles est spécialiste dans l’étude des documents d’archives concernant l’époque pénitentiaire. Elle est capable de déchiffrer les écrits administratifs, en anglais du XIXe siècle. En effet, s’il fut une époque où posséder un ancêtre prisonnier était honteux, il est aujourd’hui perçu comme une fierté d’être descendant de convict. Les Australiens et Anglais ne se cachent plus de leur passé familial et viennent en nombre à Port Arthur afin de renouer avec leurs origines.

Beaucoup demandent d’en apprendre davantage sur leur ancêtre prisonnier. C’est ici qu’interviennent les équipes documentaires du PAHSMA qui transcrivent les documents personnels et envoient ces transcriptions aux familles.

 

Un document administratif concernant les prisonniers1

 

Si au premier abord Jody Steele et Gemma E. Davis nous ont semblé purement concentrées sur l’afflux touristique et l’aspect de gestion économique du site, cette entrevue au sein des collections nous a en fait montré leur passion pour ces sites exceptionnels inscrits au Patrimoine mondial au sein de la péninsule de Tasman.

 

*

Une dernière question pour l’équipe a été celle de la collaboration avec les autres sites de bagnes. En effet, le contexte est très particulier, l’UNESCO ne reconnaît en les sites de bagnes qu’UN seul bien. Pourtant, ce bien unique est explosé en onze sites distants au maximum de 4500 kilomètres. Alors comment est-ce possible de gérer conjointement ces sites, alors même que l’UNESCO ne demande qu’un rapport unique tous les 5 ans ? Pour les responsables du PAHSMA, c’est tout bonnement impossible. Et de nous répondre, sans un brin d’humour, que « de toute façon, l’UNESCO n’est pas très rigide. Voilà sept ans que nous n’avons rien envoyé. Mais il va falloir le faire ».

Si cet article semble incriminer Jody Steele et Gemma E. Davie, quant à notre incompréhension lors de la visite du site et l’aspect « fouilli » des lieux, il n’en est rien. Celles-ci, qui ont eu l’extrême sympathie de nous recevoir, sont des passionnées et font un remarquable travail de mise en valeur. A Port Arthur, comme dans beaucoup d’autres sites à travers le monde, le constat est le même : manque de personnel, manque de temps, manque d’argent.

La politique gouvernementale semble à l’intensification du tourisme pour une plus-value financière et nous sommes absolument persuadés que si l’argent arrivait en masse dans les poches du PAHSMA, toutes les expositions seraient modernisées, l’usine des femmes aurait son centre d’interprétation et les mines de charbon ne laisseraient plus aucun visiteur dans le flou historique que nous avons ressenti.

 

1 : http://indexes.records.nsw.gov.au/ebook/digitalcontent.aspx?id=1150_4_3999_000003

 

 

 

 

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